Après 68 – 1er épisode : le chaud hiver 69

Union syndicale étudiante
22 mai 2018 Mai 68, Luttes étudiantes, ULB

Ces dernières semaines, les commémorations de Mai 68 battent leur plein. Expositions, conférences, colloques, dossiers de presse… la Belgique n’est pas épargnée par le phénomène. Même la Ville de Bruxelles a décidé de proclamer 2018 « Année de la contestation » à grand renfort d’événements culturels et d’affiches où un pavé trône fièrement au centre de l’image. On appréciera ce grand écart, entre le symbole et la réalité, entre la quasi-vénération de la révolte passée et la crise d’apoplexie déclenchée chez nos politiciens à chaque fois qu’une vitre est brisée en manifestation.

Mais passons et revenons aux mouvements étudiants : il est communément admis qu’en Belgique, la contestation « soixante-huitarde » s’est étalée dans le temps et que les années 1969 et 1970 ont été aussi riches et même plus riches que le mois de mai 68. Les luttes y fleurirent sur tous les terrains : démocratie au sein des instances universitaires, liberté de penser ou de diffuser sur les campus, égalité sociale revendiquée à travers les bourses, les logements ou le prix des restaurants, etc. Il est intéressant de se pencher sur cette période non seulement pour mettre en lumière les revendications et les valeurs du mouvement étudiant mais aussi ses manières de lutter et d’agir au quotidien. Et pour commencer, il faut parler de l’hiver 69 à l’ULB.

La ligne rouge professorale

En cet hiver 1969, une énorme tension règne sur le campus. Les élections rectorales et du Conseil d’Administration marquent clairement la fin de la démocratisation universitaire. Pour commencer, la représentation étudiante est réduite par rapport à celle de l’Assemblée constituante et un nouvel équilibre se met en place : les professeurs conservent le monopole sur de nombreux postes stratégiques et parviennent à s’imposer comme le « corps principal » contre les trois « corps minoritaires » (le personnel, les chercheurs et les étudiants). La perspective de voir appliquer la parité revendiquée en 68 s’éloigne inexorablement.

Ensuite, le nouveau recteur, André Jaumotte – je devrais dire, le baron Jaumotte puisqu’il a été anobli en 2009, quelques années avant sa mort – réaffirme avec force que les étudiants doivent rester à leur place. Pas question pour eux d’être consultés sur la création des programmes, l’embauche et la carrière des enseignants, l’organisation des examens ou encore que la communauté ait accès librement aux débats du CA et des organes facultaires. Pas question, donc, de démocratie universitaire, mais d’une gestion commune sur des sujets choisis et limités. Une victoire est tout de même gravée dans le marbre : les étudiants conservent leur bastion des affaires sociales.

En octobre et en novembre, une série de petits conflits oppose autorités et étudiants militants. Mais c’est une conférence organisée par la Chambre de Commerce et d’Industrie française, au Janson, qui met le feu aux poudres le 3 décembre. Le Janson, c’est l’étendard de 68 à Bruxelles. Aujourd’hui encore, c’est lui qu’on montre avec ses travées débordant de millier d’étudiants, pour illustrer Mai. Or, cette conférence s’affirme en contre-symbole : tout le gratin industriel et la crème de la bourgeoisie de Bruxelles y est convié. Le roi lui-même doit être de la partie ! L’accès aux étudiants est quant à lui réduit ou interdit. Le soir même, un rassemblement se forme devant l’auditoire, la police est présente, un service d’ordre contrôle les entrées, quelques étudiants parviennent quand même à se faufiler, tentent d’improviser un discours et finissent évacués sous les huées d’un public fort bien mis.

Mais c’est pendant le cocktail donné juste après que la tension explose véritablement. On a peine à imaginer des scènes comme celles-ci aujourd’hui : les étudiants criant « Des bourses, pas de champagne ! » sous le nez des invités qui répondait en brandissant leurs coupes et en tirant la langue. Bousculade, le recteur est ballotté, le service d’ordre de l’université utilise une lance à incendie contre les étudiants, ceux-ci s’en emparent et la retourne contre les invités qui prennent leurs jambes à leur cou. Certains professeurs crient au scandale et exigent des sanctions ; de l’autre côté, plusieurs dizaines d’étudiants organisent une Assemblée libre et demandent au recteur de refuser l’accès du campus à la police.

Occupation et barricades

Constatant qu’André Jaumotte refuse de s’exprimer devant l’Assemblée, les étudiants occupent son bureau dans l’après-midi. Les occupants sont majoritairement en première candi (BA1), il y a peu de tête connue du monde militant. Encore une fois, la scène peut surprendre aujourd’hui : les étudiants lisent, papotent dans le bureau, échangent avec le recteur qui va faire un tour et revient avec une pipe chargée de tabac. Au même moment, le président du CA, Henri Simonet, affole la presse en parlant de séquestration et fait appel à la police pour « libérer le recteur et lui-même », alors que la porte est grande ouverte.

C’est ainsi que débute la journée des barricades du 4 décembre. Les occupants du bâtiment A (siège administratif à l’époque) refusent de sortir quand les policiers débarquent. Ils évitent l’affrontement, restent simplement assis ou les bras croisés. On ne sait pas exactement si c’est un gradé de la police ou Henri Simonet qui donne l’ordre, mais les coups de matraques commencent à pleuvoir – la violence est telle que même des professeurs du camp rectoral se plaignent et demandent qu’on calme les forces de l’ordre. Il est trop tard.

Une partie des étudiants se disperse dans le bâtiment A, affrontant les policiers, jouant au chat (casqué) et à la souris (armée de lances à incendie). Dehors, un rassemblement de soutiens plus important est confronté à un groupe de gendarmes qui ouvrent les hostilités avec des grenades lacrymogènes. Les autopompes arrivent également sur le site, renforçant l’impression d’un campus changé en champ de bataille. Les étudiants reculent sur l’avenue Héger et, semble-t-il, dans le bâtiment U, où ils montent des barricades avec des tables et des chaises. Face aux autopompes, une autre barricade est enflammée et deux cocktails Molotov jetés dans la mêlée. Les policiers sont particulièrement violents. Je me permets de reproduire le témoignage d’époque d’un membre du personnel très éclairant:

« Dans le square Jean Servais, un garçon vêtu d’un manteau noir, sans doute un étudiant, qui devait avoir entre 18 et 20 ans, était en train de se faire « tabasser ». Je l’ai entendu crier « grâce », c’était vraiment très poignant, il avait la voix déformée par la douleur. […] Il y avait sept ou huit policiers autour de lui, qui le matraquaient. […] Peu après j’ai vu un autre étudiant (le concierge m’a confirmé que c’était bien un étudiant) apparemment déjà « repéré » par les policiers. […] Lorsqu’il a été entre les mains des policiers, ce fut un spectacle pitoyable. Il avait la peau du crâne ouverte, les yeux pratiquement fermés, pochés, et du sang qui coulait en une large tâche, du côté de la tempe droite. Voyant qu’il se faisait tabasser encore, malgré qu’il était déjà prisonnier et sans défense, nous sommes intervenus auprès des policiers. […] J’ai dit aux policiers, avec une grande politesse : « Messieurs, vous n’avez pas le droit de frapper un individu qui est entre vos mains ». Les policiers étaient visiblement au comble de la fureur. L’un d’eux, qui parlait pourtant français, n’est pas parvenu à se faire comprendre, tant ses mots étaient hachés ; un second avait les yeux injectés de sang et ses mains tremblaient […]. Enfin l’un deux, très calme, m’a dit : « Monsieur ça ne sert à rien ». J’ai compris qu’il voulait dire que, dans l’état de surexcitation de ses collègues, les bonnes paroles ne pouvaient pas les calmer. Un de mes collègues a dit alors le mot auquel nous pensions tous : « Bouchers ! ». Il s’est fait immédiatement appréhender par un officier de police, qui lui a demandé sa carte d’identité, l’a traité de « communiste » et l’a emmené. Il est aujourd’hui inculpé d’outrage à magistrat. »

Le rapport de force

Le soir même et le lendemain, des Assemblées se tiennent sur le campus et dans diverses facultés. Les journaux reproduisent la ligne d’Henri Simonet : des « insurgés professionnels » ont voulu détruire l’université. À part les journaux proches des syndicats (comme feu La Wallonie), les éditorialistes sont unanimes : il faut mettre fin au désordre. Le 5 décembre au Janson, un millier d’étudiants votent la grève étudiante et demandent la libération des étudiants arrêtés. La grève est forte en philosophie et lettres, en psychologie et en sciences sociales. Les étudiants flamands sont les plus mobilisés, réclamant aussi une vraie représentation – la VUB est en pleine phase de création et leurs structures de représentation ont été oubliés dans le processus. La grève tient jusqu’au 16 décembre. Le 18 une dernière grande Assemblée de mille cinq cents étudiants se réunit pour exiger la libération de deux prisonniers. Henri Simonet promet de les faire sortir et le conflit s’éteint doucement.

Les affrontements et la grève étudiante de décembre 1969 sont le résultat de la fin du processus de démocratisation des institutions de l’ULB. Le nouvel équilibre, largement en faveur des professeurs, sera définitivement acté l’année suivante. Le recteur et surtout Henri Simonet ont cherché l’affrontement avec les étudiants, pour démontrer qu’ils tenaient l’université et que le temps de la contestation était terminé. Au final, les deux camps sortent du conflit sans qu’on puisse vraiment désigner un vainqueur. Certes, les professeurs ont établi la supériorité de leur corps et la frontière de leur pré carré a tenu bon pendant presque quarante ans – ils ont aussi fait rétablir le principe de l’ordre comme état normal de l’université, contre le joyeux chaos de l’année précédente. Mais, d’un autre côté, les étudiants radicaux sont parvenus à mobiliser largement et ont démontré qu’ils possédaient encore un pouvoir de nuisance considérable.

Cette friction entre les professeurs, très majoritairement conservateurs, et les étudiants, traversés par des élans de luttes démocratiques et égalitaires, ne cessa de produire régulièrement des étincelles jusqu’à l’avènement de l’alliance Interfacultaire dans les années 2000 et la réforme de la gouvernance qui a suivi en 2013. L’histoire des luttes étudiantes a toujours été celle d’un rapport de force contre les autorités universitaires. En 69, ce rapport était relativement équilibré et les étudiants n’hésitaient pas à employer la force en réponse à la force. Malheureusement, on doit constater qu’il a de plus en plus penché en faveur des professeurs, jusqu’à la réforme de 2012 qui a enterré les gains obtenus en 68.

[Pour écrire cet article je me suis servi principalement d’un dossier paru dans le numéro deux de la revue Mai « Universités : les orages de décembre ». Cette revue soixante-huitarde est un outil précieux si on s’intéresse aux luttes étudiantes des années 69-72. La citation est tirée de la vignette « une autre espèce d’enragés ».]