DPC : vieux radotages, vagues promesses et privatisation de l'enseignement

25 August 2014 Billet d’humeur

Par Thibaut S., étudiant à l'ULB1.

Lire la Déclaration de Politique Communautaire (DPC) de la nouvelle coalition PS-cdH pour la période 2014-2019 vous fera perdre tout espoir dans la politique institutionnelle. Tout est fait pour que le citoyen ordinaire ne s'intéresse pas aux prises de positions de la classe politique, et la DPC en est un exemple flagrant. Elle est truffée d'expressions vides de sens et d'éléments de langage bureaucratique. Ce qui frappe, quand on s'intéresse en particulier au chapitre sur l'enseignement supérieur, c'est le flou des promesses et l'absence totale d'estimation financière des réalisations à venir. Un simple survol de la DPC de 2009-2014 permet de comprendre que la moitié des politiques prévues pour cette législature... l'était déjà, de manière quasi-identique. Mais commençons avec les « bonnes nouvelles » de la présente DPC.

Quelques rares avancées... à surveiller !

La DPC a plutôt été bien accueillie dans les médias, notamment parce que le nouveau gouvernement de la Communauté française a communiqué presque exclusivement sur le refinancement et sur son volet différencié (comprenez, une carotte budgétaire pour les établissements qui favoriseront la « mixité sociale »). Or, les vraies avancées ne se retrouvent pas dans ce domaine, sur lequel je reviendrai. En réalité, les plus de la DPC concernent le système de bourses et d'aides sociales.

La nouvelle majorité promet de simplifier radicalement les procédures de demande d'aides sociales et de relever les plafonds pour faire entrer plus d'étudiants dans les catégories secourables. Le problème de la technicité et des méandres administratifs que l'étudiant doit affronter pour espérer recevoir une bourse, une réduction de minerval ou une simple aide des services sociaux est considérable ; un allégement des procédures ne peut donc que se révéler salutaire.
Mais il y a, comme c'est souvent le cas avec la DPC, des bémols : d'abord, on retrouve exactement les mêmes déclarations d'intentions dans celle de 2009-2014... espérons qu'elles ne resteront pas à nouveau lettre morte ; ensuite, les aides sociales seraient, dans un temps indéfini, « polarisées » (en fait, régionalisées au niveau des Pôles) ce qui pourrait conduire soit à un nivellement par le bas du montant des aides, soit à leur répartition inégale entre les Pôles. Ce dossier doit être suivi consciencieusement si l'on veut s'assurer de la sincérité du gouvernement.

Autre nouvelle positive : l'insertion de critères pédagogiques dans le système de sélection des professeurs. Cette proposition particulière est inédite et ne se trouvait pas dans la précédente DPC mais son cadre – une amélioration des qualités didactiques des enseignants pour accroître la réussite – était déjà présent presque mot pour mot. Il faut espérer que ces nouveaux critères seront aussi l'occasion d'une inclusion des étudiants dans les commissions d'embauche des professeurs. Qui mieux qu'eux sont capables de juger des qualités pédagogiques des enseignants ?

Enfin, on pourrait apprécier l'idée de développer les résidences universitaires (notamment en les polarisant/régionalisant, ce qui paraît plus cohérent que pour l'aide sociale) si la précédente DPC ne promettait pas exactement la même chose... Je suis resté abasourdi devant la ressemblance entre les deux Déclarations comme si 90 % de l'ancien programme était resté à l'état de projet sans jamais prendre une dimension concrète. On retrouve au moins une phrase copier/coller directement de la DPC de 2009 à celle de 2014 ; il y a en sans doute d'autres mais je ne crains pour ma santé mentale si je devais comparer les deux documents ligne par ligne.

Une première défaite, celle du vocabulaire et des bases philosophiques de l'enseignement

En plus d'être un condensé de formulations bureaucratiques, la DPC révèle à quel point le vocabulaire et les concepts néo-libéraux ont pénétré l'esprit de nos politiciens. L'enseignement est un « coût », il doit réaliser des « performances », il faut « objectiver » son fonctionnement, « implémenter » les « réformes », etc. etc. C'est encore plus flagrant pour l'enseignement secondaire dont il faut revoir la « gouvernance » et « rationaliser » le fonctionnement ; et dans le chapitre sur les médias où on ne dit pas « culture » mais « économie culturelle ». Chaque problème est analysé à l'ombre d'un calcul « coût/bénéfice » et les concepts moteurs de toutes les « réformes » doivent être l'efficacité et la rentabilisé.

La précédente DPC usait, au moins en façade, d'un vocabulaire plus « progressiste », on parlait d'enseignement « démocratique » et « solidaire ». Ces appellations ont tout simplement disparu dans la nouvelle Déclaration – ne nous leurrons pas, estampiller un projet de l'étiquette « solidaire » ne lui conférait pas une qualité réelle mais, le fait est, que même cet effort minime d'emballage s'est effacé devant les poncifs néo-libéraux. La forme s'est mise, en quelque sorte, au niveau du fond.

Parce que là aussi, le constat est attristant. La majorité axe ses politiques sur trois grands objectifs : l'externalisation des activités universitaires, la professionnalisation et la privatisation des contenus et des modes d'enseignement. J'ai déjà parlé des aides sociales qui devraient être régionalisées ; or, la DPC promeut la concentration physique des services sociaux par Pôle ; cela qui signifie, ni plus ni moins, que l'externalisation des postes d'assistants sociaux, même vers un autre organe public. Comment peut-on croire qu'un meilleur suivi est possible si les assistants ne travaillent plus au sein des établissements eux-mêmes ? Le nouveau système favoriserait la déshumanisation de l'aide sociale et déboucherait sur de nouvelles difficultés pratiques en compliquant la prise de rendez-vous et la discussion entre les étudiants et leur assistants sociaux.

Pour la professionnalisation, c'est l'ARES qui doit servir de bras armé au ministère. On comprend enfin la référence à Arès... La DPC part du principe que l'université est un « projet professionnel » pour les jeunes sortant du secondaire ; pire, elle considère que l'orientation doit être le reflet des besoins entrepreneuriaux. Les filières non-professionalisantes, dont la majorité des sciences humaines, sont sommées de s'adapter. On ne trouve nulle part dans la DPC, même pas pour la forme, une défense du savoir a priori... Mais le plus incroyable est sans aucun doute la place réservée au privé dans les futures politiques du supérieur.

La nouvelle DPC va beaucoup plus loin que la précédente en explicitant le devoir de l'ARES d'ouvrir aux entreprises privées et publiques l'accès à la rédaction des programmes de cours. Les professeurs seraient également encouragés à travailler dans le privé sans qu'on se questionne un seul instant sur les possibles conflits d'intérêts ou sur la baisse de qualité de leurs activités d'enseignement et de recherche. Enfin, des patrons et des experts seraient invités à donner cours aux étudiants – pourquoi s’embarrasser à écrire les programmes quand on peut envahir directement les auditoires ?

Et si vous trouvez que toutes ces mesures entrent en contradiction complète avec la volonté didactique d’améliorer la qualité des cours et la réussite... vous avez raison, mais la DPC est parfois carrément schizophrène. Par exemple, elle propose d'intégrer dans les programmes de construction et de rénovation des logements sociaux des critères éthiques... quelle bonne idée ! Sauf que, deux lignes plus loin, elle prône l'élargissement des Partenariat Public Privé (PPP) ! Comme quoi l'éthique ne doit surtout pas s'appliquer au monde des affaires qu'on sait absolument irréprochable... Ou alors elle note, dans les toutes premières lignes du chapitre consacré au supérieur, défendre la liberté d'association des établissements... alors que l'ARES et les Pôles ont été spécifiquement créés pour contrôler l'architecture de l'enseignement supérieur et empêcher les établissements de s'allier en réseaux...

La logique des PPP transpire dans toute la DPC. Il faut rapprocher les étudiants, les professeurs, la recherche et même les programmes de l'entreprise. Pas une seule fois les rédacteurs ne semblent conscientiser la logique d'intérêts divergents à l’œuvre dans la sphère du publique et celle du privé ; d'un côté, on fournit des services pour le bien de communauté toute entière, de l'autre, on cherche à rentabiliser ses investissements et à gagner le plus d'argent possible. Malgré le fait que ces deux buts soient inconciliables et que les PPP ont depuis longtemps prouvé leur inefficience, la nouvelle majorité y saute à pieds joints. La DPC de 2009 prenait au moins la peine de promettre que l'enseignement ne serait jamais privatisé et que toute transformation se ferait en prenant en compte de l'avis des personnels... ce n'est même plus le cas dans la nouvelle.

Deuxième défaite, des renoncements en cascade

Même si le PS et le cdH ont soigné leur communication, une étude attentive des deux Déclarations démontre que celle de 2014 a été l'objet de reculades assez impressionnantes. La plus importante concerne le minerval : il n'est écrit nulle part, à la différence de 2009, qu'il conservera son taux actuel après son déblocage. Autrement dit, quand son plafond sautera en 2015, il est tout-à-fait possible qu'il augmente.

La nouvelle DPC pratique même le volte-face ; alors qu'en 2009, il s'agissait de supprimer les concours d'entrée en polytechnique et en médecine, on veut aujourd'hui généraliser les tests de compétence pour les rhétoriciens. Certes, ces examens ne sont pas contraignants mais leur utilisation cette année pour les futurs BA1 de médecine démontre, si c'était nécessaire, à quel point ils sont biaisés puisque leurs taux de réussites sont en-dessous de ceux des premières années !

La précédente majorité avait également promis, de manière claire, une gratuité totale des transports et une diminution (ou, au minimum, une stabilisation) des prix des logements étudiants. Dans les deux cas, c'est raté. Or, la nouvelle DPC met simplement l'accent sur la « démocratisation » sans jamais proposer de mesures concrètes et il est clair que les étudiants ne bénéficieront, ni de la gratuité des transports, ni d'un abaissement des prix des loyers (d'autant plus que les PPP les font systématiquement augmenter) !

La DPC pèche aussi par son silence sur un certain nombre de problèmes réels : quid des inégalités de genre à l'université ? Est-il normal que le nombre de professeures, de chercheuses et de doctorantes soit largement en-dessous de celui de leurs collègues masculins ? Seule une prise en main rapide et volontariste permettrait de réduire le fossé des inégalités de genre et la majorité semble se désintéresser du problème.

Troisième défaite, « je te jure, l'enseignement va être refinancé... Paroles, paroles, paroles... »

Ce qui est amusant, c'est de voir à quel point les médias ont la mémoire courte. Tous les journaux ont présenté l'enseignement différencié comme une nouveauté dans le supérieur et parfois une idée géniale... seulement, cette proposition était déjà inscrite noir sur blanc dans la DPC de 2009. Elle n'a, à ma connaissance, jamais été mise en place. La plupart des promesses de la Déclaration de 2014 se trouvaient dans la précédente et, tant que le gouvernement n'aura pas fourni un budget et des chiffres précis, il est difficile de jauger si sa volonté de refinancer le supérieur est réelle.

Ce qu'on peut simplement dire, c'est que la DPC affirme que le refinancement sera « progressif » (à quel degré ? mystère et boule de gomme...) et qu'il prendra au minimum cinq formes : l'aide à la réussite, le renforcement des budgets sociaux, le financement différencié, la rénovation des infrastructures et la suppression des « nombres plafonds » dans toutes les universités. Aucune des mesures n'est détaillée. Il apparaît dans le reste de la DPC qu'une large part du refinancement se fera grâce à l'intervention du privé et il n'est pas impossible que la coalition ait comptabilisé l'apport direct ou indirect des entreprises dans les chiffres avancés dans les médias (mais absent de la DPC) : 10 à 40 millions d'euros par an, soit entre 50 et 200 millions d'euros sur cinq ans (oui la fourchette est large...).

Le plus inquiétant est que, si le refinancement du supérieur a bien lieu, les fonds proviendront d'un budget austéritaire et seront réalisés au détriment d'autres secteurs publics. Il est difficile de justifier le refinancement de l'enseignement d'un côté et 800 millions d'euros d'économies et une « rationalisation », comprenez une réduction, des effectifs des services publics de l'autre. Certaines des mesures de la DPC paraissent complètement irréelles : qui peut croire, par exemple, que des professeurs du secondaire auraient le temps de faire de la remédiation en BA1 alors que leurs effectifs vont stagner pendant la prochaine législature – parce qu'au passage, les 750 emplois de professeurs promis seront consacrés à l'aide aux devoirs alors qu'on manque cruellement de professeurs à plein temps dans de nombreuses écoles.

Contre la rentabilité de l'université-entreprise, défendons la démocratie de l'université du savoir

La DPC ne prend pas la peine de préciser que toutes ces réformes seront discutées avec les acteurs universitaires et avec les étudiants. Il n'est pourtant pas difficile de faire des promesses dans le vent, l'ancienne DPC ne s'en privait pas, mais non... La démocratie universitaire, le dialogue avec les étudiants... tout cela est superflu. Et pour cause, toute la DPC repose sur le principe d'expertise : les patrons ont plus d'expertise que les professeurs... ouvrons-leur les auditoires ! Il s'agit de gérer les étudiants, pas de leur demander leurs avis.

Au-delà des paroles creuses et des mesures cosmétiques, cette DPC doit nous convaincre que les avancées dans l'enseignement ne s'obtiendront jamais par la bonne grâce de la classe politique. Les objectifs de cette dernière sont clairs : préserver son contrôle exclusif sur le pouvoir, imposer la rigueur aux citoyens et s'assurer que les universités ne formeront plus jamais de générations critiques, apte à remettre en cause leurs décisions et leur hégémonie.

Tout le problème est là : obtenir de nouvelles libertés nécessite toujours une lutte farouche. Or, la lutte demande un esprit critique, une capacité réflexive de dire « non, je n'ai pas confiance a priori envers les femmes et les hommes qui dirigent ce pays, je veux être capable de me faire mes propres opinions, raisonnées et originales ». Ce cercle vertueux, celui du combat pour ses droits et de la réflexion permanente, devrait profiter du terreau universitaire pour mûrir et s'étendre. Mais les autorités, politiques et universitaires, craignent, plus que tout, que les étudiants s'émancipent et réclament un monde neuf ; qu'ils se souviennent des temps passés où il fallait s'emparer des campus, les occuper, les transformer en communautés démocratiques, pour obtenir une plus grande égalité de décisions au sein de nos établissements.

La DPC et le décret Marcourt ne sont que l'expression de cette crainte. Ils tentent de transformer l'université en fabrique de diplômes où les esprits seront conditionnés selon des normes standardisées. On peut juger que j'exagère mais demander aux entreprises de décider le contenu des programmes ne produira pas autre chose ; le « monde du travail » ne s’embarrasse pas de réflexivité critique ou d'aspiration à la liberté et à la démocratie, un patron veut qu'on lui obéisse un point c'est tout. Prétendre que tout cela est fait pour le bien des étudiants, c'est sombrer dans l'hypocrisie et refuser de voir une vérité fondamentale : presque toutes les grandes avancées sociales et les découvertes scientifiques et philosophiques ont émergé dans un contexte de luttes contre le statu quo et les idées dominantes de leur époque.

S'opposer à la professionnalisation, au projet d'une université de l'expertise et non du savoir, c'est en soi poser les bases d'une alternative radicale : celle qui prône qu'on n'obtient la liberté qu'au travers de l'intelligence et l'intelligence qu'au travers de la liberté.

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