Empêchons-nous de parvenir, permettons-nous de vivre

Union syndicale étudiante
03 May 2014 Billet d’humeur

Par Thibault S, étudiant à l'ULB[1].

L'Université n'est pas seulement un espace de vie communautaire. Il y aurait toute une critique à faire de la signification des mots « communauté universitaire » aujourd'hui – notamment en ce qui concerne les fractures idéologiques et socio-économiques à l’œuvre sur les campus. Mais concentrons-nous sur une dimension de l'enseignement qu'on met rarement sur le devant de la scène : la construction, à l'Université, d'un rapport à l'emploi chez les étudiants.

L'étudiant est-il un futur bien du marché de l'emploi ou un futur adulte critique capable de remettre en question les valeurs traditionnelles de la société ?

Certes, tous les jeunes rentrent dans l'enseignement supérieur avec une relation à l'emploi ; certains ont déjà travaillé pendant l'été, d'autres n'ont jamais plongé leurs mains dans le cambouis. De plus en plus, les étudiants sont obligés de travailler pendant leurs études, soit pour les payer, soit pour s'offrir les loisirs inhérents à la vie estudiantine. Qui plus est, nous baignons tous dans le discours traditionnel des médias sur la « malédiction » qui frapperait notre génération, une génération perdue qui galérera pour s'introduire sur le marché du travail et pour grimper les échelons de la hiérarchie économique.

Au milieu de ces confrontations, directes ou indirectes, au travail, le silence de l'appareil universitaire sur la question est assourdissant. Des job days sont organisés, les professeurs tentent d'être rassurants avec les nouveaux arrivants en leur énumérant les débouchés de tel ou tel cursus mais, au cours dans le cadre de nos études, on entend rarement parler de ce qui succédera au diplôme. Même les disciplines dont l'objet est d'étudier l'emploi et le travail, comme la sociologie ou l'économie, ne produisent pas de commentaires dirigés explicitement vers les étudiants (ceux-ci font les liens qui s'imposent d'eux-mêmes).

L'idéologie de l'emploi nous est enseignée tacitement : le but ultime de l’Université est de fournir un passeport vers le monde du travail ; on distingue naturellement les cursus plus ou moins « rentables » avec Solvay et Philosophie comme extrêmes opposés ; les savoirs enseignés n'ont pas toujours de rapports directs avec le futur parcours professionnel mais sont censés former un arrière plan culturel et intellectuel préparant à une ou plusieurs activités. De manière générale, l'orientation des politiques académiques privilégie de plus en plus la professionnalisation des cursus, c'est-à-dire qu'on met en avant des cours de pratiques et de théories professionnelles, si possible mis au point avec des acteurs/patrons des domaines concernés.

Le tableau que je viens de dresser pose deux problèmes : (1) l'idéologie encadrant notre acception de l'emploi n'est jamais remise en cause et (2) l'Université a tendance à se rapprocher des logiques régissant le marché de l'emploi, à préparer les étudiants à ce marché et à s'éloigner d'une formation culturelle visant l'autonomie intellectuelle des diplômés. Autrement dit : on accepte que les êtres humains soit considérés comme des capitaux et on apprend aux étudiants à endosser ce rôle de capitaux plutôt que celui de libres penseurs – je n’emploierais pas cette expression quelque peu lénifiante si l'imagerie du libre examen et de l'esprit critique n'était pas employée à tout bout de champ par les autorités académiques.

Une autre vision de l'emploi et de ses finalités

La véritable question à se poser, si on remet en cause la version classique de l'emploi, c'est comment concevoir l’activité professionnelle et ses finalités ? Ne s'agit-il pas avant tout, comme on nous le surine depuis la maternelle, de faire « ce qu'on aimerait faire » ? Sans doute... mais comment définir ce qu'on aimerait faire ? Tant qu'il est en formation, du secondaire au supérieur, le jeune n'est pas encore assigné à une profession particulière. Le ratio « étudiant ne sachant pas ce qu'il fera plus tard/étudiant travaillant ardemment pour atteindre un objectif professionnel » donne un clair avantage à la première formule.

Et pour cause, nos générations ne conçoivent plus le travail comme une activité à vie, réalisée dans une seule et même entreprise ; à la fois parce que le marché de l'emploi est trop périlleux et parce qu'on nous a donné le goût du changement, du foisonnement des désirs. Ce qui demeure toutefois prépondérant, quelque soit le paradigme où se place l'étudiant, c'est l'envie de parvenir. Parvenir ce n'est pas seulement réussir à décrocher un poste, c'est évoluer vers le haut, se faufiler dans une cabine de l’ascenseur social en croisant les doigts pour qu'elle fonctionne encore. Cela revient toujours à écarter ses concurrents à coups d'épaule avec un cynisme plus ou moins assumé.

Cette linéarité de l'emploi ; du petit job à la fonction stable, du CDD au CDI pour embrasser le système français, concerne une très large majorité des jeunes en formation. On ne leur a jamais présenté la vie autrement que comme une succession d'épreuves et d'évaluations : interrogations, contrôles, examens, CV, entretiens d'embauches, grilles d'évaluation des compétences, etc. Parvenir, c'est réussir à passer toutes ces épreuves, ou au moins quelques unes, et planter fièrement son drapeau à un échelon de la réussite sociale. C'est dire : « Je l'ai fait ! J'y suis parvenu ! ».

Une vision alternative de l'emploi existe pourtant. Elle donne plus d'importance aux critères de jugement personnel ; elle privilégie le sens du travail sur son taux de rémunération (en capital financier ou symbolique) ; elle remplace le « plan de carrière » par un projet d'épanouissement de soi, pour soi et les autres ; elle introduit la morale et l'éthique dans le champ du travail. Elle donne à l'individu le pouvoir de fixer sa propre acception de l'emploi, elle offre l'autonomie au travailleur.

L'autonomie c'est la faculté de se donner ses propres lois. Notre société ne permet pas à une véritable autonomie politique (ou démocratie) de s'instaurer mais produit des niches dans lesquelles il est possible de développer une autonomie relative, au moins pour soi-même, au moins avec des groupes restreints et fondés sur l'amitié. L'autonomie revient à établir une grille de lecture nouvelle des tenants et des aboutissements du travail ; comment donner à tel ou tel emploi un sens que je conçois comme bon/juste/utile/transcendant ?

Une minorité conçoit encore le travail de cette manière. Chaque fois qu'un jeune devient instituteur ou professeur, malgré le salaire misérable attaché à ces deux fonctions, il démontre que parvenir est moins important que vivre et aider à vivre. La hiérarchie des salaires ne trouve aucune justification absolue, divine ou non. Qu'une députée gagne plus qu'un égoutier ou qu'un footballeur engrange plus qu'une puéricultrice, n'a aucun sens a priori. L'éboueur travaille plus dur que le présentateur de journal télévisé, pourtant le second empoche infiniment plus que le premier. L'explication est sans doute que notre société est gouvernée par des couches sociales favorisées par cet écart de revenu.

L'Université peut servir de plate-forme pour combattre cette situation, indigne et indécente. Certains tenteront de faire de la politique en oubliant que la fonction fait l'homme et non l'homme la fonction. D'autres, et c'est ceux-là que j'admire, se refuseront de parvenir malgré leurs diplômes et l'inertie de leur position sociale. Faire ses armes dans une ASBL quelconque est souvent plus méritoire que viser les ors d'une ambassade ou un poste de cadre en entreprise.

Cette philosophie de l'autonomie, de la marginalisation relative et volontaire de l'individu, n'est pas une fin politique. On ne peut même pas dire qu'elle est un moyen politique « efficace ». Seulement, elle tend à faire du capital humain, un travailleur libre et du cerveau monnayable, un esprit réflexif. S'empêcher de parvenir, c'est se permettre de vivre ; parce que vivre avec des chaînes, celles de l'emploi abrutissant et générateur de domination pour les autres, c'est survivre dans un monde à la dérive. Ouvrir les yeux sur la futilité des parvenus, c'est se donner les moyens de concevoir la réussite comme une affaire humaine et personnelle.

On ne vit qu'une fois, alors autant donner à chaque travail, à chaque activité, le sens qu'on est capable de lui donner. Cueillons le jour présent, cueillons chaque jour qui se présente... vivons la transcendance quotidienne d'un travail chargé de sens.


  1. Les articles de la catégorie « Billet d’humeur » n’engagent que leurs auteurs et ne sont pas des déclarations publiques, officielles et collectives, de l’Union syndicale étudiante. L’Union syndicale étudiante diffuse sur son site l’avis d’étudiants militants qui souhaitent susciter des débats au sein de la gauche étudiante, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur de l’USE. ↩︎