« Caterpillar est un peu une deuxième famille »

« Caterpillar est un peu une deuxième famille »

Vendredi 2 septembre fut un jour bouleversant pour la région de Charleroi suite à l’annonce de délocalisation de la firme américaine Caterpillar. Cette décision affecte la vie de 8 000 travailleur.se.s ainsi que celle de leurs proches. En effet ils.elles ne perdent pas seulement un emploi mais une deuxième famille, des projets d’avenir, une routine… Et maintenant, ils.elles doivent encore une fois repartir de zéro et tout reconstruire.

Pour en savoir plus sur ce qu’ils.elles vivent vraiment, nous avons eu le plaisir de rencontrer et d’interviewer Franco, 28 ans, Raphaël, 37 ans et Michel, 56 ans, tous trois travaillant à Caterpillar.

Est-ce que vous vous attendiez à cette délocalisation ?

Franco : Depuis la restructuration annoncée en février 2013, je la redoutais mais sans penser que cela arriverait aussi rapidement. Je visais plus une fermeture en 2020, car sur le site nous avions des plans d’investissements en cours et de nouveaux outillages en commande.

Raphaël : Absolument pas. Une réduction du personnel encore une fois, oui, mais pas une fermeture complète de l’entreprise. De plus, des investissements avaient été réalisés à Gosselies il y a quelques années afin, d’après les dires de la direction, de « pérenniser le site ».

Michel : Franchement non, pas cette année car les indicateurs étaient au vert pour nous.

Comment cette annonce vous a-t-elle affectés ?

Franco : Lorsque je l’ai appris le vendredi 2 septembre, je n’ai rien ressenti car j’y avais déjà pensé plusieurs fois, si ce n’est que la manière de l’avoir appris… par les médias sur les réseaux sociaux. Mais avec du recul, je ressens de la colère envers la haute direction de la société (pas la direction de Cat Gosselies, car ce ne sont pas eux qui ont pris la décision, mais la maison-mère aux États-Unis) car je ne me considère pas en faute, j’estime avoir fait mon travail. Il aura fallu plusieurs jours pour vraiment se dire, l’usine ferme nous allons devoir nous « battre » pour en sortir comme il se doit.

Raphaël : Apprendre cela fut difficile et pénible, les premiers jours ont été particulièrement compliqués car on se retrouve soudainement dans le désarroi le plus total. On ne veut pas y croire, on se questionne pour l’avenir, les projets futurs que l’on avait, tout cela prend fin brutalement. On repense à tout ce qu’on a vécu là-bas et on se dit que tout cela va se terminer un beau jour. Caterpillar est un peu une deuxième famille pour beaucoup. On passe à la limite plus de temps avec ses collègues qu’avec sa propre famille à la maison. Et puis tout d’un coup on nous dit que tout cela va cesser du jour au lendemain. C’est triste.

Michel : Très fortement touché et très déçu pour certaines personnes.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Franco : J’espère pouvoir tourner la page Caterpillar rapidement, pour pouvoir me consacrer à un nouveau boulot. Pour combien de temps… Je pense que ce ne sera pas la dernière entreprise où je travaillerai, car la vie est comme cela maintenant. Les boites où l’ont fait encore toute sa carrière je ne sais pas si ça existe encore.

Raphaël : Les premiers jours ont été particulièrement difficiles car jamais je ne me serais vu travailler autre part. J’aime mon métier et je ne me voyais pas travailler autre part dans ma vie. Mais après avoir été K.O. les premiers jours, il faut essayer de positiver et de se dire que dans ce malheur, il peut aussi y avoir une opportunité à saisir. En prenant des renseignements sur d’autres métiers, on se rend compte qu’il peut y avoir des solutions et qu’une reconversion dans d’autres secteurs est possible, moyennant un investissement personnel bien sûr. Même si honnêtement on aurait tous préféré rester là et continuer notre carrière chez Caterpillar, il faut essayer de voir du positif dans la grisaille…

Ce qui fait peur c’est de partir dans l’inconnu pour quelque temps et d’avoir perdu cette stabilité professionnelle qui participe grandement au bien-être humain. Le moment venu il faudra tourner la page et aller de l’avant en cherchant un autre emploi, ou envisager d’autres formations. Néanmoins, il faut bien se rendre à l’évidence que l’avenir dans les milieux industriels en Belgique se complique de plus en plus avec le temps…

Michel : C’est une question que je me pose maintenant, à mon âge vais-je devoir retrouver un boulot, vais-je être prépensionné ?

Jusqu’où comptez-vous défendre vos droits ?

Franco : Légalement, le plus loin possible, mais ça sera essentiellement le travail des syndicats et notre rôle sera de les « diriger » lors des négociations pour avoir une issue digne et acceptable.

Raphaël : Dans les limites de la légalité. Pour ma part bien que l’envie n’y sera plus, je continuerai à travailler jusqu’à la fin pour honorer mon contrat de travail de façon professionnelle. La législation en Belgique pour ce genre de situation est bien définie, donc j’attends de pouvoir en tirer le maximum de dédommagements.

Quelle devrait être la réponse de la Belgique par rapport à cette situation ?

Franco : Les multinationales qui ont délocalisé depuis des années ont touché des subsides de l’État, ils ont employé des gens bien sûr, mais dans un sens l’État et les travailleurs ont contribué aux bénéfices de ces entreprises. Les gouvernements devraient via des lois réclamer tous ces subsides versés au fil des années à ces multinationales.

Raphaël : Pour notre cas à nous, il est trop tard bien sûr. De toute façon, le moment venu de compter ses sous, les patrons restent indifférents à tous les avantages reçus en échange pendant plusieurs années. Ils vont toujours argumenter que le cout salarial est moins élevé dans les pays de l’est ou sur le marché asiatique…

Qu’est ce que vous attendez des syndicats ? Quelle est la réponse que les syndicats doivent apporter ?

Franco : Je pense que la véritable raison du pourquoi Caterpillar délocalise ne sera jamais connue, la seule réponse que nous aurons (nous et les syndicats) est celle qui a été donnée : « le site est trop grand pour l’occupation actuelle, frais d’entretien et de fonctionnement ». Nous attendons des syndicats qu’ils négocient au mieux les modalités ainsi que les primes de fermetures et autres que nous serions en droit de réclamer à cette multinationale.

Raphaël : J’attends que les syndicats représentent correctement les salariés jusqu’au bout du plan Renault[1] et qu’ils négocient quelque chose d’honorable pour tous les travailleurs du site. Que ce soit financièrement ou moralement, nous attendons que ceux-ci fassent le maximum afin que la plupart du personnel puisse quitter l’entreprise dignement. Tout le monde sait bien que pendant la phase 1 du plan Renault, un petit jeu de questions-réponses est instauré entre employeurs et représentants des travailleurs afin de démontrer la crédibilité de cette intention de fermeture, mais il ne faut pas se leurrer, l’employeur utilisera pour sa part toutes les subtilités possibles dans son argumentation, que celle-ci soit honnête ou pas, et au final on ne pourra pas démontrer que ses intentions sont logiques d’un point de vue économique et stratégique. Nous devrons nous résigner à accepter sa décision de fermer pour X ou Y raison infondée.

Pensez-vous qu’il y aura d’autres plans de liquidation en Belgique ?

Franco : Malheureusement Caterpillar n’est pas la première multinationale à délocaliser et ce n’est pas la dernière bien qu’il en reste peu…

Raphaël : Absolument, l’actualité de ces dernières années nous a prouvé que face au capitalisme nous ne savons pas lutter à armes égales. Peut-être que certains secteurs seront épargnés un certains temps, tel le site de la Sonaca qui est géré par le gouvernement wallon par exemple, ou d’autres secteurs qui restent malgré tout rentable malgré la crise européenne de ces dernières années, mais à terme il y aura de moins en moins d’emplois pour l’Europe et particulièrement pour la Belgique.

VW, Ford Genk, ArcelorMittal, AGC, Saint Gobain et maintenant Caterpillar, une des plus anciennes et solides entreprise située en Belgique… Et demain, qui sera le suivant ?

Michel : Oui après Renault, VW, Opel, Ford, Arcelor et bien d’autres, nous ne sommes pas les premiers et surtout pas les derniers malheureusement.

Est-ce que les politiques pourraient prévoir ce phénomène de délocalisation ?

Franco : Personnellement, les politiques doivent se douter que telle ou telle société va délocaliser, à l’heure actuelle ce sont les actionnaires qui mènent la danse, et avec la mauvaise conjoncture, les sociétés sont sans cesse en train de rechercher la compétitivité, les couts salariaux y passent aussi même si en contrepartie les États « offrent » des subsides ou réduisent les taxes envers ces sociétés.

Raphaël : Oui et non… Je ne pense pas que cela soit prévisible par le gouvernement. Ils essayent de faire le maximum pour aider les patrons des multinationales, pour inciter à développer en Belgique mais face au capitalisme et aux actionnaires de plus en plus gourmands, nous sommes trop faibles.

Michel : Vu le nombre de grandes entreprises restantes dans ce pays, je crois qu’il est un peu tard pour créer des lois pour empêcher ce phénomène. Car il existe une trop grande différence dans le monde du travail en Europe point de vue fiscal et les lois de chaque pays. Pour ne plus rencontrer ce problème, je crois qu’il faudrait une loi commune pour toute l’Europe et surtout une taxation pour l’importation sur les marchandises qui viennent de tous ces pays hors Europe mais cela va être très difficile à mettre en place.


Caterpillar : étudiant.e.s solidaires

Nous, militant.e.s de l’Union syndicale étudiante, sommes des futur.e.s travailleur.se.s et nous défendons la solidarité envers tout le mouvement social et tou.te.s les exploité.e.s du système capitaliste (chômeurs.euses, précaires, intérimaires, etc.).

Ce sont les travailleurs.ses qui produisent la richesse. Nous luttons contre l'exploitation et la gestion capitaliste et hiérarchique qui oriente les décisions sans et contre les travailleurs.ses et la collectivité.

Face au patronat et aux licenciements massifs, construisons un syndicalisme autogéré, combattif, de lutte et de classe !


  1. « La loi existe depuis 1998 avec la fermeture de l’usine Renault-Vilvorde. Cette procédure imposée par l’État en cas de licenciement collectif a pour objectif d’instaurer un dialogue entre la direction d’une entreprise qui prévoit un licenciement collectif et les représentants des travailleurs. Elle se déroule en deux phases. 1) Le dialogue : pendant cette période, la direction doit informer des raisons du licenciement et doit répondre à toutes les questions des représentants des travailleurs, qui peuvent également formuler des arguments ou des contre-propositions. 2) La négociation : c’est à ce moment-là que les travailleurs et la direction discutent du plan social : qui va être licencié ? Sur quelle base ? Des départs volontaires ? » Fermeture de Caterpillar : la loi Renault expliquée en trois points, Le Soir, mis en ligne lundi 5 septembre 2016, 14h14. ↩︎