Depuis le début du confinement en Belgique, le 18 mars dernier, les étudiant·e·s, professeur·e·s, assistant·e·s, chercheur·e·s et le personnel administratif des établissements de l’enseignement supérieur sont enjoint·e·s par les autorités académiques à poursuivre les activités d'enseignement et de recherche. Cette décision, prise sans aucune concertation des différentes parties et déconnectée de toute réalité, engendre inégalités et surcharges de travail chez les étudiant·e·s.

Des conditions d’étude dégradées et inégalitaires

Le 23 mars, la Ministre de l’Enseignement Supérieur francophone, Valérie Glatigny, déclarait que “les étudiants n’auront pas à pâtir de la situation”. Cependant, le confinement impose aux étudiant·e·s des conditions d’étude dégradées et extrêmement inégales, mettant en péril leur réussite voire leur survie. Une enquête de membres de l’IGEAT (ULB)[1] sur plus de 2300 étudiant·e·s de l’ULB nous permet d’objectiver un peu la situation.

En termes financiers, alors que 45 % des répondant·e·s exerçaient un job étudiant avant le confinement, 90 % d’entre eux et elles ont perdu ce job, ce qui a entraîné de lourdes pertes de ressources financières. Cependant, ils et elles doivent continuer à subvenir à leurs besoins et à payer un loyer pour leur kot.
D’autre part, tous·tes ne disposent pas de conditions d’étude correctes. Plus de 9 étudiant·e·s sur 10 ont moins de temps à consacrer à leur étude depuis le début du confinement : il faut prendre soin de ses proches et/ou s’occuper de ses petit·e·s frères et soeurs ou de ses enfants, il faut consacrer du temps aux démarches administratives, et/ou travailler en parallèle. Surtout, 55 % des répondant·e·s sont en état de mal-être psychologique : inquiétudes liées au Covid-19 et à leur famille, stress lié aux études... les causes sont multiples, provoquant anxiété, fatigue, dépression, voire idées suicidaires, ce qui empêche évidemment de se consacrer à l’étude.
Au niveau pratique, la situation n’est pas meilleure. Alors que la charge de travail a augmenté pour plus de la moitié des répondant·e·s, tous·tes les étudiant·e·s n’ont pas accès à un lieu d’étude adapté : il faut parfois partager son lieu d’étude avec d’autres personnes ou subir des nuisances sonores, et il n’est plus possible d’accéder aux bibliothèques, qui constituaient le lieu d’étude principal pour bon nombre d’étudiant·e·s n’ayant pas la possibilité d’étudier chez eux et elles dans de bonnes conditions. Bien qu’une majorité des répondant·e·s dispose d’un ordinateur portable et d’une connexion internet, l'ordinateur portable doit être partagé dans la moitié des cas, et la connexion internet est “médiocre” dans 20 % des cas. L’enquête établit également qu’au moins près de 700 étudiant·e·s n’ont pas accès à un ordinateur.
Enfin, d’un point de vue pédagogique, plus de 2/3 des étudiant·e·s éprouvent des difficultés à suivre l’apprentissage à distance, et plus de 80 % des répondant·e·s déclarent que leur capacité d’apprentissage s’est réduite, en particulier les BA1.

Les inégalités entre étudiant·e·s, déjà marquées en temps normal, sont donc exacerbées par l’enseignement à distance. Afin de préserver leur image d’université innovante et connectée, les autorités des différentes universités conduisent donc tout droit à l’échec des centaines d’étudiant·e·s. Les mesures prises par la Ministre et par les établissements d'enseignement supérieur (universités, hautes écoles, écoles supérieures des arts, établissements de promotion sociale) sont clairement insuffisantes, et même pour certaines, préjudiciables aux étudiant·e·s.

Contre des examens inutiles et inégalitaires : la levée de la session

Le 15 avril, la ministre Glatigny déclarait au sujet du report de l’examen d’entrée en médecine : “selon les experts, les outils informatiques ne permettraient pas actuellement de garantir, pour un aussi grand nombre, les conditions adéquates de passation d’un examen à distance, que ce soit au niveau de l’équité entre les candidats, au niveau de la sécurité informatique ou encore de la protection des données”. Ces conclusions sont tout à fait valables pour les examens de l'enseignement supérieur.
Pourtant, à l’ULB, les autorités ont pris sans aucune concertation la décision d’organiser les évaluations en ligne. Si l’enseignement à distance montre déjà largement ses faiblesses, organiser des examens sous cette même modalité revient à organiser une session qui soit, n’évalue rien, soit ne remplit pas sa fonction d’équité. En effet, il faut choisir entre réduire les possibilités de tricher et augmenter les inégalités, ou assouplir les mécanismes de contrôle et ne pas se donner les moyens de réellement vérifier la maîtrise de la matière. Les dispositifs anti-triche annoncés à ce jour (par exemple par l’UCLouvain) risquent d’ailleurs d’atteindre à la vie privée des étudiant·e·s et de ne pas être fiables. Par ailleurs, les formules alternatives, telles que les réponses développées à des questions ouvertes ou la rédaction d’un travail, représentent un travail de correction considérable sans que des moyens humains supplémentaires soient mis à disposition. Enfin, il nous semble inenvisageable que les étudiant·e·s soient interrogé·e·s sur une matière non-vue en auditoire.
Dans ce contexte, la seule proposition réaliste nous semble être la levée de la session et l’accord d’une note administrative pour tous les cours du quadrimestre.

Revendications

Enfin, pour que les étudiant·e·s n’aient réellement pas à pâtir de la situation, nous demandons une révision des mesures d’enseignement à distance :

Communication et participation

  • Une communication claire sur les dispositifs exceptionnels par tous les établissements, en particulier les établissements d’enseignement en promotion sociale. La prise en compte des demandes des délégations syndicales des différents corps enseignants et des étudiant·e·s.

Enseignements et examens

  • La levée de la session au profit d’une note administrative supérieure à 10/20 pour tou·te·s les étudiant·e·s. Dans les autres cas, une limitation de la matière interrogée à celles des cours donnés en présentiel. Le reste de la matière peut être rendue disponible pour les étudiant·e·s qui sont dans les conditions matérielles suffisantes pour continuer à apprendre, sans porter préjudice aux enseignant·e·s. Dans le cas où elle serait maintenue, la session d’examen ne doit pas être rallongée après le 30 Juin. Un retard raccourcirait l’intervalle entre la première et la deuxième session. Cette période permet aux étudiant·e·s de récupérer avant d’entamer leur blocus de deuxième session ; ou de prendre des jobs d’été dont les salaires permettent de subvenir aux besoins primaires pendant l’année. Considérer la période de confinement comme une période de vacances serait indécent par rapport aux efforts déployés par les enseignant·e·s et les étudiant·e·s pour continuer à avancer dans la matière, ainsi qu'à toutes les personnes subissant des dommages moraux et psychologiques suite à cette crise sanitaire.
  • Une note administrative qui validera les crédits des stages. Si une activité alternative est proposée : la charge de travail doit être allégée par rapport à la situation habituelle, étant donné que les conditions de travail sont dégradées par rapport à la situation habituelle.
  • Il peut s’avérer très compliqué pour des étudiant·e·s de suivre les cours en cette période de confinement. Nous demandons donc logiquement l'annulation des pénalités pour l’absence aux cours obligatoires.
  • De nombreux·ses étudiant·e·s se trouvent dans des situations compliquées pour avancer dans leurs travaux, TFEs et mémoires. Dès lors, nous demandons qu’il n’y ait pas de pénalités pour le retard de remise de travaux et que, dans les cas où l’étudiant·e se trouve dans l’impossibilité de réaliser son travail, il lui soit accordé une note administrative.
  • Pour ne pas encore pénaliser plus les étudiant·e·s dans cette situation, nous demandons la remise à zéro des critères de finançabilité pour les étudiant·e·s. Ou, tout du moins, que les éventuels échecs d’obtention de crédits pendant ce quadrimestre et pendant les deux sessions d’examens de l’été 2020 n’aient aucun impact négatif sur la finançabilité des études.

Doctorats

  • La majorité des doctorant·e·s n’a pas la possibilité de continuer ses recherches dans des conditions normales en raison des bouleversements dans leur vie quotidienne et des restrictions d’accès aux terrains ou laboratoires de recherche. Nous demandons donc le prolongement des bourses de doctorat et des contrats à durée déterminée.

  1. Decroly J.-M., Lennert M. et Van Criekingen M., 2020, Enquête sur les conditions d’apprentissage universitaire à distance pendant le confinement. Rapport préliminaire, Avril 2020. Tous les chiffres présentés ici sont issus de cette enquête. Nous remercions vivement les auteurs de nous avoir transmis les résultats de leur enquête. ↩︎