Le travail gratuit des femmes présenté par Maud Simonet

Union syndicale étudiante
03 septembre 2018 Travail gratuit, Féminisme, Conférence

Dans le cadre du cycle de conférences sur le travail gratuit organisées l'année dernière par l'USE ULB et le Réseau salariat, Maud Simonet (sociologue, CNRS) était invitée pour nous présenter ses travaux sur le travail gratuit des femmes. Pour les absent·e·s ou comme rappel, voici un compte-rendu de son intervention rédigé par nos soins.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de préciser que le travail gratuit dépasse largement le travail domestique. Si le travail gratuit ne concerne pas uniquement les femmes, il entretient toutefois des liens étroits avec celles-ci.

Le travail gratuit permet de synthétiser une partie des enjeux concernant le travail (la gratuitisation du travail amène son invisibilisation et sa désinsitution). Ainsi, l’analyse féministe peut apporter une grille de lecture centrale dans l’analyse du travail aujourd’hui.

Ce compte rendu sera composé de deux parties : un point théorique, abordant le travail domestique, suivi d’une enquête de terrain.

Le travail domestique

L’analyse du travail domestique commence dès 1970 et peut être divisée en trois périodes.

La première consiste à poser un nouveau regard sur le travail en distinguant le visible de l’invisible, le rémunéré du non rémunéré. Il s’agit d’une révolution à la fois politique et scientifique dans l’analyse du travail. Malgré les publications nombreuses des années 70, il faut attendre les première analyses statistiques (’80) pour rendre visible la problématique du travail domestique au-delà des espaces militants.

Cette première période, en posant des questions non résolues sur l’exploitation, le capitalisme et le patriarcat, fait apparaître des contradictions. Ce sont ces débats qui vont caractériser la deuxième période. Celle-ci va surtout s’articuler autour de deux questions : l’ennemi principal et la prise en compte de l’existence de différentes situations pour différentes femmes.

La problématique de l’ennemi principal s’inscrit dans une critique du marxisme : la question du travail domestique et de la domination masculine. Deux grandes tendances émergent, d’un côté les marxistes et de l’autre l’approche matérialiste radicale. Les marxistes (e.g. James, Dalla Costa ou Federici) vont vouloir intégrer les femmes et le travail domestique dans les théories marxistes. Selon cette vision, l’exploitation des femmes joue un rôle central dans l’exploitation capitaliste car celles-ci reproduisent la force de travail. Elles proposent notamment un projet pour un salaire du travail ménager (ce qui a été fortement critiqué car considéré comme reconduisant les femmes à la maison). L’idée étant de faire du salaire un levier de pouvoir qui agirait comme point d’appui pour renverser le rapport de force avec les hommes et le capital.

En contrepartie, l’approche matérialiste radicale (e.g. Delphy) considère le travail domestique comme un mode de production spécifique patriarcal, qui peut aller de paire avec le capitalisme mais qui existe aussi sans. Il y a une coexistence des deux. C’est une erreur de croire que le capitalisme se serait substitué aux autres formes de domination. Ainsi, l’ennemi principal, la classe qui opprime les femmes, ce n’est pas le capital mais bien les hommes.

La troisième période se concentre sur la volonté de ne pas négliger la pluralité des situations féminines. Cette question de l’existence de différentes situations est amenée par B. Hooks. Elle propose un point de vue totalement différent de ce que sont ces moments domestiques : des instants libérés des rapports de domination racistes. En effet, le travail gratuit des unes n’est pas celui des autres. Il n’est pas aliénant ou émancipateur en soi mais doit être réinscrit dans les rapports sociaux.

Enquête de terrain : entretien des parcs de la ville de New-York

Aujourd’hui, parmi les personnes qui s’occupent de l’entretien des parcs, on trouve : des employés municipaux, des salariés d’associations de préservation de la nature, des allocataires à l’aide sociale dont l’accès aux allocations est conditionné selon la prestation d’heures de travail (20h-30h), des personnes devant réaliser des heures de travail d’intérêt général et des bénévoles.

Cette démultiplication des statuts entraine une concurrence entre travail visible et invisible, rémunéré et gratuit, libre et contraignant. Cette démultiplication est le fruit d’une politique publique : en instaurant un système de gratuitisation du travail, la municipalité garde la mainmise sur les parcs.

En outre, cette division statutaire consiste en une division de genre, de race et de classe. Les allocataires des aides sociales et les bénévoles sont essentiellement des femmes, racisées pour les premières. Les bénévoles sont majoritairement issues de la classe moyenne supérieure incarnant une figure très féminine de la bonne voisine. À l’opposé, on trouve également des figures très masculines que sont les employés municipaux (les parkies) et les salariés associatifs.

Comme ce travail gratuit touche essentiellement des femmes, cette politique peut être regardée comme une politique patriarcale. On réassigne les femmes à la gratuité mais cette fois-ci, celle-ci se trouve dans l’espace public.

Le travail gratuit se retrouve des deux côtés de l’échelle sociale, avec pour différence que la classe moyenne supérieure le fait de son plein gré tandis que les allocataires de l’aide sociale y sont contraintes.

Pour les bénévoles, on utilise une rhétorique telle que « It is your park ! » : mobilisation du domestique dans des démarches propriétaires et privatisation des espaces publics.

Pour les allocataires de l’aide sociale, on utilise une autre forme de mobilisation domestique, « The state is replacing the male » : relation patriarcale sous forme coercitive.

Ainsi, l’entretien des parcs de New-York réaffirme la hiérarchie sociale : ce sont les allocataires qui nettoient les toilettes et non les bénévoles. Ce système reproduit les inégalités sociales.

Ce travail gratuit se trouve aussi être une attaque au syndicalisme et au municipalisme car il se substitue au municipal tout en gardant une relation où les employés municipaux doivent encadrer les bénévoles (ce qui consiste également en du travail gratuit).

Ce cas peut être vu comme extrême et pourtant, il ne fait pas exception. Il reflète pleinement les enjeux systémiques et politiques du travail gratuit : comment le rendre visible et le repolitiser ?