Panique morale à la Fédération des Etudiants Libéraux – Un torchon réactionnaire et affligeant

Nous avons récemment eu l’occasion de lire un article du dernier magazine de la Fédération des Etudiants Libéraux titré « Sommes-nous encore réellement libres en Occident ? ».

Le texte "Sommes-nous encore réellement libres en Occident ?" déplore le déclin de la liberté d’expression et met en cause deux idéologies : l’extrême droite et le « wokisme ». Nous trouvons à la fois le fond de l’article ainsi que les termes utilisés aberrants, et souhaitons y réagir en y opposant plusieurs critiques.

Tout d’abord, le rôle de l’extrême droite dans le déclin des libertés est abordé très brièvement. On pourrait s’en étonner tant la menace fasciste ne s’est jamais rendue aussi forte ces dernières années, mais la FEL préfère dédier la grande majorité de son article à fustiger les mouvements sociaux.

Cette volonté de se focaliser sur le « wokisme » se ressent également dans la manière d’aborder l’extrême droite : avec une analyse aussi superficielle que tronquée, on voit bien que la priorité des libéraux ne se situe pas du côté de la lutte contre cette idéologie politique. Si nous partageons le constat que l’extrême droite ne peut être que néfaste pour les libertés et les contre-pouvoirs, nous notons que la FEL ne souligne que rapidement (voire pas du tout) le caractère patriarcal et raciste ainsi que la désignation d’un ennemi intérieur, éléments pourtant fondamentaux à la formation de ces idéologies politiques.

De plus, la FEL est totalement à côté de la plaque lorsqu’elle affirme que « ce sont les classes défavorisées et peu instruite qui viennent embrasser ces idées ». Non seulement cette phrase est teintée de mépris de classe, mais elle est également fausse : l’extrême droite a, historiquement et encore aujourd’hui, surtout mobilisé les classes moyennes en peur de déclassement et la haute bourgeoisie. L’exemple le plus commun est celui du soutien des grands industriels allemands à Hitler, mais on peut également penser aux évangélistes ayant appuyé Bolsonaro pendant sa campagne présidentielle, ainsi qu’à Zemmour très proche du milliardaire Bolloré et à Marine Le Pen dont la sociologie électorale se rapproche plus de la petite bourgeoisie rurale que des classes populaires. En Belgique, on pense aussi à George Louis-Bouchez (dont les membres de la FEL semblent très admiratif-ves), proche ami de Théo Francken et n’hésitant pas à faire le jeu de l’extrême droite et à leur tendre la main.

Cela nous amène à notre second point : en utilisant le terme « wokisme », la FEL reprend le vocabulaire de l’extrême droite et nourrit ainsi cette idéologie. Ce soi-disant courant, dont personne ne se revendique réellement, est une invention des sphères fascistes et conservatrices pour discréditer les mouvements sociaux et la gauche en général, au même titre que les termes « islamo-gauchiste » et « judéo-bolchevique ». C’est à se demander si les membres de la FEL ne puisent pas leurs inspirations du média français Valeurs Actuelles, connu pour les tribunes qu’il offre aux « théoriciens » d’extrême droite.

C’est donc sans grande surprise que l’article poursuit sa lancée conservatrice en déplorant tour à tour les critiques concernant la figure raciste du Père Fouettard, les mouvements dé-coloniaux, les manifestations non-mixtes, l’écriture inclusive, etc. La FEL s’enfonce encore dans les clichés en dénonçant un « système de valeurs très fermé » et un « projet collectiviste de planification et de surveillance de la liberté de pensée et d’expression des individus ». En agitant de telles chimères, les libéraux jouent le jeu de la peur et de la panique morale qui s’inscrit dans une mouvance réactionnaire largement relayée par les médias et la classe politique dominante. Cette diabolisation des mouvements sociaux témoigne de l’incapacité de la droite à être actrice de transformations sociales réellement progressistes.

On peut également s’amuser du fait que la FEL se plaint que les institutions publiques sont utilisées à des fins servant les intérêts de celles et ceux qui sont critiqué-es tout au long de l’article. Non seulement c’est loin d’être le cas en réalité, mais c’est aussi ce que la droite libérale fait depuis plusieurs siècles. A ce sujet, nous ne pouvons que leur conseiller d’aller se renseigner sur le concept d’hégémonie culturelle. En tant qu’étudiant-es, un peu de lecture leur ferait du bien.

L’article de la FEL finit en beauté en sortant l’idée très classique mais néanmoins très stupide selon laquelle les extrêmes se rejoignent. Il faudrait de plus accepter une pluralité d’individus différents avec leurs propres « valeurs, leurs comportements, leurs préférences ». Si la première partie de cette phrase est évidemment très consensuelle, doit-on pour cela accepter des valeurs sexistes ? Des comportements racistes ? Faut-il accepter une société inégalitaire sous prétexte de pluralité individuelle et de relativisme à deux balles ? Les mouvements sociaux, anti-racistes et féministes réclament une égalité effective en droits et en conditions d’existence. Les réduire et les associer à des mouvements liberticides nous semble extrêmement dangereux.

Nous avons donc un texte, bien pauvre intellectuellement, qui passe bien plus de temps à se plaindre d’un changement social qu’à parler du fait que l’extrême droite monte de plus en plus en Europe et dans le monde. Aucune mention également de l’explosion des inégalités de ces dernières années. Peut-être faudrait-il rappeler à la FEL, si friande de l’idée de liberté, que celle-ci ne s’obtient que par une véritable égalité économique et sociale entre les individus et les groupes sociaux.

C’est bien tout le problème du libéralisme de se focaliser sur les libertés individuelles. Si la Révolution Française dont vous vous réclamez a prôné une égalité politique entre les individus, ce n’est pas pour ça que la liberté pour toutes et tous a été atteinte… En regardant l’enjeu de la propriété justement, elle s’est transmise de génération en génération entre ceux qui avaient du capital à l’époque. Par contre, les classes populaires n’ont pas eu cette chance et sont exploitées par la classe bourgeoise depuis lors, même si le néolibéralisme a tenté une nouvelle offensive individualiste en faisant croire à la fin des classes sociales. Croire que c’est avec la responsabilité individuelle et la « coopération volontaire » qu’on va aller vers plus de liberté c’est une sacrée illusion. La coopération elle se fait à l’intérieur des groupes sociaux, par entre ceux-ci. Se focaliser à tout prix sur l’individu c’est faire abstraction de tous les mécanismes sociaux et les rapports de force qui façonnent l’organisation politique et sociale du monde, à toutes les échelles possibles. Bref, on peut débattre des heures sur le libéralisme on sait très bien qu’on ne sera pas d’accord. Le texte ici ne s’est pas concentré sur le libéralisme, mais bien sur le fait que la FEL, à travers son article, joue le jeu de l’extrême droite (à l’image d’un Darmanin ou d’un Georges Louis-Bouchez) et est, en effet, réactionnaire dans ses prises de position. On trouvait ça important, en tant qu’étudiant-es, de réagir à ce genre de propos venant d’une fédération étudiante. De là à parler d’incitation à la haine, sérieusement ? Mais oui, ce sont les mouvements sociaux qui restreignent la liberté d’expression…