La publication de notre communiqué conjoint avec le Cercle Féministe, mercredi, a déclenché une levée de boucliers, beaucoup de commentaires, et quelques articles dans la presse. De nombreuses personnes se sont indignées du fait que nous empêchions le débat de se tenir, que nous empêchions Charlie Hebdo (CH) de s'exprimer. Pourtant, nous n'avons fait que dénoncer leur venue et exprimer notre opposition. Aucune action n'a eu lieu pour matériellement empêcher le débat de se tenir. Nous souhaitons ici mieux expliquer notre démarche.

Indépendamment du fond de nos propos, nous avons été choqué·e·s par la violence avec laquelle ceux-ci ont été reçus et l'ampleur que cette polémique a pris. Elle a été aussi renforcée par des allié·e·s de CH appelant leurs followers à commenter en masse notre communiqué, c'est-à-dire appelant à nous harceler, ainsi que par la presse et des blogueurs professionnels, ces derniers diffusant des informations erronées. Cela a donné lieu à un torrent de commentaires insultants, sexistes, islamophobes, homophobes, et allant jusqu'à nous comparer à des fascistes ou à des terroristes. Ce n'est pas acceptable et c'est d'autant plus interpellant quant à la réelle nature des soutiens de CH.

Nous nous sommes opposé·e·s à la tenue de l'événement, nous ne l'avons pas empêché

Pourtant, il semble que peu de personnes aient bien lu notre premier communiqué. A aucun endroit nous n'y écrivons que nous allons « empêcher » l'événement de se tenir, l'interdire, ou « censurer » les invité·e·s. Il serait d'ailleurs bien naïf de croire que deux associations étudiantes ont les moyens d'empêcher une conférence organisée par l'ULB et sécurisée face au risque terroriste. Dans ce communiqué, nous exerçons simplement notre libre-examen, en remettant en question les décisions prises par la direction de l’Université, ainsi qu’en se permettant une critique objective d’un journal. Et donc, la phrase « pas de réacs sur nos campus ! » traduit uniquement notre opposition à l'invitation de ces personnes sur le campus de l'ULB, qui est notre lieu de vie et d'apprentissage, et que nous désirons solidaire. Ainsi, nous nous opposons à l'organisation par l'ULB de cette conférence, légitimant de ce fait une parole à laquelle nous considérons qu'il ne faudrait pas donner d'audience supplémentaire, et qui, à notre sens, va à l’encontre des valeurs que défend ouvertement l’ULB.

Charlie Hebdo, une liberté d'expression réactionnaire

Nous le redisons : les membres de la rédaction de CH tiennent des propos réactionnaires. En effet, en niant les rapports de domination à l'œuvre dans nos sociétés, en dénigrant continuellement les personnes opprimées, CH participe directement à la stigmatisation de ces personnes, se rend complice des structures sociales actuelles et donc valide l'ordre social tel qu'il est aujourd'hui. C'est en ce sens qu'iels sont réactionnaires et c'est pourquoi nous nous y opposons. En outre, en usant de propos insultants et humiliants à l'égard de minorités politiques sous couvert de la « liberté d'expression », CH banalise cette parole dans la sphère publique et participe ainsi à la normalisation de l'extrême-droite en francophonie. Nous déplorons donc le fait qu'une université telle que l'ULB invite officiellement des membres de CH pour une conférence de deux heures, les laissant déverser leur discours réactionnaire sans contradiction, le tout sous couvert d'une liberté d'expression considérée comme neutre et consensuelle.

Quelques réflexions sur la liberté d'expression

L'USE et le Cercle Féministe ont-ils censuré Charlie Hebdo ? La réponse va de soi : non. La conférence a pu se tenir dans de bonnes conditions. De manière générale, les membres de la rédaction CH sont-iels censuré·e·s ? Non, iels sont toujours invité·e·s sur différents plateaux télé, dans des universités, dans d'autres publications, et leur revue est publiée et distribuée chaque semaine. La rédaction de CH se plaint-elle d'une censure qui n'existe pas ? Oui : comme nous l'écrivions dans le communiqué précédent, des minorités politiques qui dénoncent un discours qui les oppresse (comme celui de CH), avec beaucoup moins d'audience que CH, cela ne peut pas être assimilé à de la censure. D'autant plus que lorsque celleux-ci se défendent, iels subissent invariablement un flot de réaction oppressives qui, elles, s'attaquent à leur liberté d'expression.

Édouard Louis, écrivain français, disait récemment que :

« la démocratie c’est aussi la capacité à clore des sujets. Et la liberté d’expression, ça veut pas dire on vient là et on dit tout ce qu’on veut. La liberté, le progrès, la démocratie c’est de dire il y a des choses qu’on ne peut plus dire, il y a des choses qu’on ne peut pas dire ».

Et c’est tout à fait cette idée-là que nous défendions dans notre communiqué – et que nous défendons encore. On ne peut en effet pas tenir de discours racistes, transphobes, sexistes… ou nier l'existence de telles oppressions, comme l'ont fait à de nombreuses reprises des membres de CH. Ce sont aussi ce genre de discours auxquels le Cercle Féministe, l'USE et nos militantes respectif·ve·s ont dû faire face lors de ces deux derniers jours. Le harcèlement, comme la teneur des propos, est punissable par la loi ; oser critiquer Charlie Hebdo ne l’est pas.

Retour sur le débat du jeudi 13 février

Revenons maintenant sur la conférence (parce que, oui, nous avons pris la peine d'y assister). Le recteur de l'ULB, Yvon Englert, affirmait jeudi sur Twitter que, en invitant Charlie Hebdo, « l’ULB préserve et promeut des espaces de rencontre, de débat et de contradiction sur des enjeux aussi essentiels que la liberté d’expression ». On peut être d'accord : il faut en effet pouvoir préserver des espaces de débat, mais lesquels ? Malheureusement, dans son tweet, Y. Englert enjolive la réalité. Jeudi soir, les intervenant·e·s étaient tous·tes du même avis dès le départ. Aucun·e de nous n'est sorti·e de la salle avec le sentiment de laisser derrière ellui un espace de débat (et encore moins d'un espace de contradiction). D'ailleurs, lorsqu'un membre du public s'est osé à une intervention en décalage avec le discours ambiant, on a fini par lui retirer son micro, puis par l'accuser de couper les intervenant·e·s. Entre un syndicat étudiant qui rédige un communiqué qui s'oppose à la venue de Charlie Hebdo et des gens qui organisent un débat sur la liberté d'expression mais qui empêchent un spectateur de terminer son intervention, nous vous laissons juger de ce qui relève de la censure.

Nous désirions aussi revenir sur certains propos tenus ce jeudi par Marica Bret, DRH de Charlie Hebdo, qui a affirmé son attachement à la « liberté d'expression, point », pas la « liberté d'expression, mais »(soulignant que la liberté d'expression n'était pas un concept qui pouvait être suivi de la conjonction « mais »). Nous nourrissons un profond malaise à l'idée de devoir réaffirmer qu'il est tout à fait primordial que ce « mais »existe. Comme dit plus haut, les discours oppressifs doivent être exclus du champ de la liberté d'expression. Cela relève de l'évidence. Les discours racistes sont d'ailleurs interdits par la loi, ce que semblent ignorer bon nombre des soutiens de CH dont de nombreux commentaires relèvent de l'illégalité.

En conclusion

Face à la polémique déclenchée jeudi, nous souhaitions clarifier quelques éléments. A part écrire un communiqué qui s'opposait à l'invitation de Charlie Hebdo par l'ULB, nous n'avons initié aucune action pour tenter d'empêcher la conférence de se dérouler. Nous nous opposons toujours à cette invitation qui a permis à une parole réactionnaire de s'exprimer dans un cadre universitaire, ce qui la légitime. En retour, celle-ci offre un boulevard à l'extrême-droite pour tenir des discours islamophobes, sexistes, transphobes… qui ne devraient pas entrer dans le cadre de la liberté d'expression.

On nous a reproché de ne pas vouloir aller débattre avec Charlie Hebdo. Si nous avions voulu le faire, le contexte de la conférence sans contradiction ne nous l'aurait pas permis. Cependant, il nous semble important qu'un contre-discours puisse exister, et qu'on ne laisse pas s'exprimer une dénonciation de « nouveaux censeurs » par des réactionnaires, sans que celle-ci soit contredite.

Enfin, nous voulons aussi repréciser ce pourquoi nous militons. Nos combats sont centrés autour de meilleures conditions de travail, la défense des droits étudiants, et pour un enseignement critique, gratuit et populaire. Nos combats sont aussi féministes, et contre toutes les dominations structurelles. Il est donc tout à fait logique que nous dénoncions l'invitation de membres de Charlie Hebdo à l'ULB – et nous continuerons à le faire.

L’Union Syndicale Étudiante et le Cercle Féministe de l’ULB


NB 1 : Ce communiqué n'engage que les associations signataires qui sont autonomes dans leurs prises de position.

NB 2 : Nous ne sommes pas les premier.e.s, de loin, à dénoncer les discours réactionnaires des membres de CH. Entre autres, vous pouvez vous reporter également à ces articles-ci :