Éloge critique sur l’univers politique de « Bologna la rossa » #1

17 July 2017 International, Bologne

« J’ai vécu à Bologne entre octobre 2015 à septembre 2016, et j’ai pu observer et fréquenter tout un univers d’engagement politique et militant, comme je n’en avais jamais vu ailleurs. »

Par Orville, étudiant à l’ULB et à l’Università di Bologna en 2015-2016.

Cet article est le premier d'une série de 4 textes :

Piazza Verdi, centre de la zona universitaria. Piazza Verdi, centre de la zona universitaria.

Cela faisait un petit temps que je voulais écrire cet article qui retracerait tout ce que j’ai pu expérimenter en tant que militant internationaliste ayant vécu à Bologne, pendant une courte période (11 mois), mais qui fut tout à fait intense en découvertes et en prise de conscience du degré de développement des luttes, des mouvements et des cultures urbaines politiques et sociales. En effet, il existe une certaine radicalité intrinsèquement ancrée dans la mémoire, les espaces et les mentalités des habitant·e·s de Bologne, jusque dans ses colonnes et ses allées recouvertes par les archi le long de presque toutes les rues du centre-ville, dit centro storico. Il est clair que je vais vous parler d’une destination tout à fait envieuse et extraordinaire pour celles et ceux qui aspirent à une transformation politique et sociale de grande ampleur. J’ai eu en ce qui me concerne la merveilleuse opportunité de partir y vivre pendant un an, dans le cadre d’un échange académique (Erasmus, vous l’aurez compris), et ce fut pour moi une expérience considérable, pas seulement sur le plan personnel, mais également politique.

Ayant moi-même des origines italiennes, j’ai été éduqué dans ce sens, baigné dès mon enfance par la glorieuse culture politique et populaire de la résistance des partigiani contre le fascisme, aux airs de Bella Ciao et de bien d’autres chants. Ou encore plus tard, par l’épopée des mouvements communistes et anarchistes en Italie. On ne peut malheureusement pas nier que ces différents mouvements égalent toujours à ce qu’ils ont pu être dès la fin du XIXe siècle, jusque dans les années 1970.
Il y a d’ailleurs une réaction assez importante à Bologne de nos jours. On cherche à débarrasser la ville de ses racines dérangeantes pour certains, comme l’actuel maire Merola – dont l'une des principales obsessions est de procéder à l’expulsion (sgombero en italien) de l’ensemble des centres sociaux de Bologne – et toute sorte de conservateurs. Pourtant, cet esprit de résistance peut se retrouver en tout temps et en tout lieu, il suffit d’avoir le bon coup d’œil, et on peut tout à fait vivre dans une société parallèle au fil de ses journées.

C’est donc sur base de mes différentes observations personnelles parmi les lieux et les mouvements représentatifs de cette culture indéniablement contestataire (pour ne pas dire rebelle) qui existe à Bologne, que j’aimerais revenir aujourd’hui de manière très a posteriori (vu le retard de la rédaction de cet article^^). Mais je me rappelle de tout comme si c’était hier, tant cette expérience a pu me frapper et me faire adhérer à cet esprit combatif et militant que j’aimerais vous présenter sous divers aspects. Dès lors, cet article s’adresse notamment à mes camarades de lutte de tout horizon qui se reconnaîtront dans les attractions d’aller voir de plus près, si l’occasion se présente à vous, cette magnifique ville qui porte si bien son surnom : « Bologna la rossa ».
J’essayerai également de vous partager une analyse suffisamment critique, malgré la grande admiration que je ressens pour cet univers. Car comme je l’ai expliqué, bien que Bologne soit connue pour être l’un des bastions de la gauche en Italie, à côté d’autres villes (ou plutôt certains quartiers de ces villes) comme Rome et Turin, ou encore Naples, aujourd’hui, on peut considérer que l’appellation de Bologna la rossa recouvre aussi surtout d’un mythe sur ce qu’a pu représenter Bologne au sein du mouvement social et politique en Italie. Il est par contre évident qu’il existe dans cette ville une effervescence de radicalité politique, une énergie militante, et des dynamiques de socialisation de l’espace public tout à fait impressionnantes et originales.

Vu la longueur de cet article qui en est presque devenu un « essai », je vais le séparer en plusieurs parties. Tout d’abord, je tenterai de vous exposer une synthèse historique des mouvements politiques révolutionnaires en Italie. Ensuite, le prochain numéro (pas encore publié) sera consacré à une présentation du contexte politique actuel dans le pays, aux yeux du syndicaliste révolutionnaire que je suis.
À travers ces deux premières parties, je souhaiterai vous défendre une certaine opinion comme quoi l’Italie a été en général le laboratoire historique des mouvements politiques en Europe, et cela jusqu’à nos jours. Qu’il s’agisse de l’avènement du fascisme (10 ans avant la Guerre d’Espagne), de la création du « centrisme » en politique (qui n’est autre que la reconversion de la démocratie chrétienne), l’apparition du mouvement autonome, la crise des partis politiques au XXIe siècle, et l’émergence de nouveaux mouvements ; l’Italie a toujours eu un cran d’avance sur les autres pays en Europe.

En effet, il y a des notions historiques à connaître qui sont indispensables pour comprendre les dynamiques d’une ville comme Bologne. Je reviendrai donc sur quelques événements fondamentaux qui ont amené à développer les différents mouvements politiques de la ville, à l’image de la mémoire des luttes qu’a connues l’Italie dans son ensemble. J’ai choisi un fil chronologique, thématique et contrasté, qui débutera avec les origines des premières identités révolutionnaires de gauche dès la fin du XIXe siècle, jusqu’à l’avènement du fascisme de Mussolini sur l’ensemble des territoires italiens, libérés ensuite par les partisans à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. On terminera avec l’évolution politique du pays, dans la moitié du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui.

Le troisième numéro (pas encore publié) sera alors centré sur le sujet principal de mon propos : l’univers des milieux militants à Bologne. Je raconterai d’abord un petit historique sur l’insurrection mémorable de Bologne en 1977, réprimée par les autorités communistes de la ville, et qui reste une grande épopée du mouvement autonome. Cet événement se produit une décennie après la publication des théories opéraïstes dans les années 1960, aux origines de ce même mouvement autonome (aujourd’hui majoritaire en Italie). L’objet de la suite de cette partie sera d’exposer plus précisément cet univers militant de Bologne qui est très développé et très attaché à ses traditions, tel un miroir des références historiques que je tiens à vous faire partager.

Premier spoiler : le mouvement autonome en Italie, de ses débuts jusqu’à nos jours, contrairement à ce que pourraient continuer à croire la plupart de mes camarades anarchistes en Belgique ou en France, se dissocie nettement du mouvement anarchiste italien, qui a ses propres déclinaisons. Il est d’ailleurs principalement communiste et à caractère légèrement autoritaire sous certains aspects. J’y reviendrai plus en détails, ayant suivi de près un collectif tout à fait remarquable – le Collettivo Universitario Autonomo (CUA) – mais qui connaît bon nombre de limites et de contradictions dans les différentes luttes qu’il souhaite mener à bien. Le quatrième et dernier numéro (pas encore publié) sera justement consacré à un focus tout particulier sur deux organisations que j’ai suivies de près, tout au long de mon séjour, qui sont donc d’une part le CUA, et d’autre part le syndicat étudiant de Bologne Link-Studenti Indipendenti.

L’histoire révolutionnaire en Italie, une histoire de résistance(s)

L’histoire politique et populaire de l’Italie est tout à fait passionnante. L’histoire de la gauche italienne l’est encore plus, où dès l’époque du Risorgimento (période de l’unification italienne vers la moitié du XIXe siècle) jusqu’à la fin du XIXe siècle, la conscience politique des ouvriers et des paysans s’est développée dans un contexte d’industrialisation tardive, et donc dans une économie principalement agraire. La région de Bologne – l’Emilia-Romagna – est emblématique pour avoir symbolisé dans son histoire la terra rossa (terre rouge, noire aussi, surtout en Romagna), qui a vu se créer bon nombre de sections de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) dès les années 1860, et pas seulement dans les villes.
Les larges réseaux de communautés socialistes et anarchistes seront tous considérés et désignés à l’époque par l’État, l’Église, la police, ainsi que les divers « démocrates » de tout genre (royalistes et républicains), comme les internazionalisti (internationalistes). Le Partito dei Lavoratori Socialisti (PLS, Parti des travailleurs socialistes) est fondé à Gênes en 1892, dénommé Partito Socialisto Italiano (PSI, Parti socialiste italien) dès 1893 au Congrès de Reggio Emilia. Les anarchistes étaient également très nombreux et actifs, autour des idées de Bakunin et du grand Enrico Malatesta (1853-1932). Plusieurs anarchistes, dont la figure d’Andrea Costa (1851-1910), rejoignirent néanmoins les organisations socialistes. Le syndicalisme révolutionnaire se développa surtout au début du XXe siècle, avec une première grève nationale en 1904, et la constitution de l’Unione Sindacale Italiana (USI, Union syndicale italienne) en 1912.

Après la Première Guerre mondiale, l’Italie connaîtra une courte et intense période révolutionnaire en 1919-1920 – le Biennio Rosso – où il y eut de grandes mobilisations paysannes et ouvrières, avec un nombre important de grèves et surtout les premières occupations d’usines, très souvent suivies par des tentatives d’autogestion. Le Partito Comunista Italiano (PCI, Parti communiste italien) n’est fondé qu’en 1921, entre autres par un certain Antonio Gramsci, à travers une scission du PSI au Congrès de Livourne.
Les difficultés sociaux-économiques de l’après-guerre profiteront hélas à la montée du fascisme, avec la création du Partito Nazionale Fascista (PNF, Parti national fasciste) en 1921, et les attaques des squadristi (milices paramilitaires) contre le mouvement ouvrier et paysan, aboutissant à la Marche sur Rome en 1922. À la suite, Mussolini arrive au pouvoir grâce à l’aide de la monarchie, et avec le soutien de la bourgeoisie industrielle et agraire. L’Italie sera sous le joug du fascisme et son État totalitaire pendant une période sombre de plus de vingt ans, jusqu’à la libération des partisans en 1944-1945, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La monarchie est abolie par référendum au sortir de la guerre, et la résistance – avec le Comitato di Liberazione Nazionale (CLN, Comité de libération nationale) – est reconnue comme le fondement de la République italienne, ce qui peut encore se retrouver aujourd’hui au regard de sa Constitution, et dans la culture politique antifasciste en Italie. Le 25 avril est d’ailleurs une fête nationale où on commémore l’histoire et l’héroïsme des partisans.

La Democrazia cristiana (DC, Démocratie chrétienne) va dominer la vie politique en Italie pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle, en face d’un parti communiste extrêmement fort et implanté sur l’ensemble du territoire italien. Les communistes et les Brigate Garibaldi avaient représenté plus de la moitié des effectifs militaires du CLN, et c’est bien l’insurrection générale d’avril 1945 – libérant des villes comme Turin, Milan et Bologne – qui fit tomber le régime fasciste, bien avant l’arrivée des troupes alliés.
Le PCI renforcera dès lors son influence dans la nouvelle République, en participant à des gouvernements d’union nationale, jusqu’en 1947 où il en est exclu par Alcide De Gasperi (1881-1954), président du Conseil des Ministres (équivalent du premier ministre), et issu de la DC. Le secrétaire général du PCI, Palmiro Togliatti (1893-1964), aura notamment été responsable comme ministre de la Justice, de la supervision du désarmement des partisans, et de l’amnistie des criminels fascistes. Le PCI gardera néanmoins une immense influence, considéré comme la force révolutionnaire majoritaire parmi les ouvriers et les paysans. Cependant, la succession de ses trahisons et de ses abandons jettera les bases du développement du mouvement autonome.

Durant les Trente Glorieuses, l’Italie connaîtra un boom économique, mais les années 1970 marqueront une « crise politique » sans précédant, avec l’émergence de nouveaux mouvements révolutionnaires, dont certains pratiquent la lutte armée, comme les Brigate Rosse (BR, Brigades rouges) ou Prima Linea (Première ligne). Je reviendrai plus particulièrement sur les origines du mouvement autonome, ainsi que sur les théories opéraïstes, mais dans le troisième numéro (pas encore publié). L’action des BR s’opposera au rapprochement du PCI – sous la direction d’Enrico Berlinguer (1922-1984) – avec l’aile gauche de la démocratie chrétienne, en séquestrant le président de la DC, Aldo Moro (1916-1978), qu’on a ensuite retrouvé mort, dans des circonstances encore mystérieuses aujourd'hui.
L’État italien et les services secrets développèrent également toute une « stratégie de la tension », à travers différents attentats commis par des groupuscules fascistes (comme l’explosion de la Gare de Bologne en 1980, faisant 87 morts). Ce sont les « années de plomb », période marquée par une importante série d’attentats en Italie, principalement commis par l’extrême-droite italienne de l’époque.

Les mouvements révolutionnaires de gauche en Italie finiront par être « neutralisés » (plusieurs militant·e·s sont incarcéré·e·s, d’autres partent en exil). Le PCI va se décomposer en plusieurs fractions – il s’auto-dissout en 1991 – et perdra progressivement toute aspiration à gagner une hégémonie culturelle et territoriale au sein de la société italienne. La mafia garde en revanche toute son emprise sur la classe politique et l’Église, et les années 1990 voient l’apparition d’un nouveau fossoyeur national à la tête de l’État, comme président du Conseil: Silvio Berslusconi (plus de 10 ans avant un Nicolas Sarkozy en France) et son parti Forza Italia.
C’est à partir de là que la politique en Italie n’aura plus aucun sens, que les marqueurs de différence d’opinion vont amener à une confusion idéologique complète. Matteo Renzi était ainsi encore présenté comme un dirigeant de « gauche » parmi les différents chefs d’État européens. Il n’en est rien. La politique officielle de nos jours en Italie ne se résume qu’à des postures démagogiques, creusant un immense fossé entre la classe politique et la population italienne. D’ailleurs, une grande majorité d’italien·ne·s, notamment les jeunes, ne se rendent plus du tout aux urnes.

Tout tourne désormais dans le débat public autour du « centre » (centro), comme c'était le cas pour la démocratie chrétienne auparavant (l’Italie ayant toujours été un pays très conservateur, avec une grande partie de sa population chrétienne pratiquante). On va ainsi nommer les partis traditionnels de « centre-gauche » ou de « centre-droit ». Plus intéressant, l’extrême-droite est considérée comme la « droite » (destra).
Être de « gauche » (sinistra) invoque donc toute une contre-culture politique, notamment liée à l’histoire de la résistance italienne, mais qui peut aussi devenir une appellation d’un fourre-tout idéologique, parfois revendiquée par de véritables imposteurs des idées. Pourtant ce ne fut pas toujours ainsi, et les italien·ne·s ont développé une large culture politique à travers leur histoire, comme une conscience révolutionnaire parmi les plus innovantes et avant-gardistes d’Europe.

"La résistance continue" : rassemblement populaire le 25 avril 1945.