Billet d'humeur par un ancien membre de l'USE, Thibault Scohier[1].

Jeudi 13 février 2020 : l’Union Syndicale Étudiante (USE) et le Cercle Féministe de l’ULB (CF) publient un communiqué dénonçant l’invitation de deux journalistes de Charlie Hebdo à participer à un débat sur le thème de la liberté d’expression à l’ULB. Les étudiantes[2] mettaient en avant la dimension réactionnaire de la ligne éditoriale de Charlie Hebdo et le caractère discriminant de leurs publications. Dans les heures qui suivent la sortie du communiqué, des centaines de messages et de commentaires inondent les réseaux sociaux : les étudiantes ont touché à un symbole sacré, elles récoltent une avalanche d’insultes, d’appels au harcèlement, de théories du complot…

Le but de cet article est de passer en revue ces réactions paradoxales. Ceux et celles qui se prétendent être les défenseures de la liberté d’expression et des valeurs du libre-examen ont été en effet les premières à dégainer l’injure et la diffamation. Si certaines formules sont presque anodines, d’autres sont clairement racistes, homophobes, sexistes… J’ai commencé ma collecte le vendredi 14 février, à un moment où les pires commentaires et les plus ouvertement discriminants avaient déjà été, heureusement, modérés. Malgré cela, j’ai réuni plus de 10.000 caractères litigieux en me concentrant seulement sur les publications Facebook de l’USE et du CF ! Petit florilège.

Insultes & appels aux sanctions et au harcèlement

Dans l’art de l’insulte, il y a les apprenties qui n’ont que les mots « cons » et « imbéciles »[3] à la bouche. Celles là se comptent par dizaines. Parfois, elles se permettent un peu de variété, parlant de « stupidité », des bandes « d’abrutis » ou de « jeunes crétins ». On le voit, le thème du handicap est plébiscité ! Les étudiantes sont « lobotomisés », elles ont des « problème de neurones », ce sont des « demeurés incultes! », elles forment une « des associations de crétins » ou alors un « ramassis de connards décérébrés ». Leur « crétinisme » a des velléités indépendantistes puisque quelqu’une s’exclame : « Vive le Crétinistan libre ! ». Parfois les commentatrices se font psychologues et diagnostiquent du « sadisme » au sein de ces associations étudiantes. Nos honnêtes gens entretiennent aussi une drôle de conception de l’amour du prochain, comme celui qui réclame « qu'ils aillent en enfer ces enfoirés ! ».

La liberté d’expression semble aussi beaucoup s’exercer en-dessous de la ceinture, les étudiantes sont aussi une « belle bande de branleurs » et des « post-pubères ». Il y a ce cri du cœur : « Aux chiottes toute cette engeance de merde. » Plus on est de fous, plus on rit, les scatologues sont aussi de la partie ! Ainsi celles qui dénoncent les « merdeux » et autres « trous du cul ». Les sécrétions donnent : « ces abrutis finis à l'urine ». La sexualité des étudiantes semblent en inquiéter plus d’une… Voilà un hardi humaniste qui note qu’elles sont de « pauvres frustrés » et qui en tire une leçon générale : quoi « que vous disiez ou fassiez, il y a toujours un frustré qui y verra malice, discrimination, vexation, attaque. Aujourd'hui on a l'impression que la société n'est faite que de frustrés. »

Nombreux sont aussi les appels à la sanction. Après tout, la liberté d’expression pardonne l’humour islamophobe mais pas une attaque contre-elle même ! Un communiqué de presse ? Vous vous rendez compte de la violence du procédé ? Les libres exaministes sont formelles : les étudiantes « ne méritent pas [leur] place à l’université » ou encore elles devraient « Dégagez de l’ULB ». Celle-ci devrait prendre des mesures… elle devrait réagir « fermement et renverra ces pauvres cloches dans les filets » et pourquoi pas « supprimer le syndicat » ? De nombreux personnages prennent aussi la peine d’inviter leurs amies ou leurs suiveuses comme on dit, à participer à la fête. Le plus bel exemple vient d’une employée du Centre d’Action Laïque, qui écrit : « Si vous avez un peu de temps, allez lire les commentaires. C'est édifiant. Vous pouvez aussi y laisser votre griffe. C'est même souhaitable. » On appréciera qu’une universitaire encourage à « laisser [sa] griffe » sous les tombereaux d’insultes déjà citées.

Le juron d’or est toutefois attribué à cette contributrice qui, en un seul commentaire de 446 mots est parvenue à glisser 12 insultes et à assimiler les étudiantes à des « nazis », des « bigots », des « totalitaires islamistes », des « chemises noires et brunes », aux « évangélistes américains », aux « scientologues » et à des « complices d’une fraction [des musulmans] ». Elle prend quand même le temps de noter, avec humour sans doute : « Je vous insulte ? ». Il faudrait un autre article pour décortiquer le confusionnisme politique des commentaires, pour lesquels on impose le totalitarisme à coup de communiqués de presse et où les vaillantes héroïnes de la liberté d’expression ont raison de vouloir faire fermer des associations qui ne leur plaisent pas. Mais concentrons nous sur une autre dominante, celle du complot, de l’ennemi caché, qui prend parfois des tournures franchement racistes.

Théories du complot et désinformation

Il n’est pas rare que les étudiantes soient comparées à des « talibans », des « frères musulmans », des « salafistes » ou des « mollahs ». Ces mots sont considérés comme des insultes par leurs énonciatrices mais ils participent d’une forme plus générale de démonstration : l’USE et le CF sont sous emprise, au mieux elles sont « manipulés et manipulables à loisir », au pire elles agissent comme une cinquième colonne au service des (musulmans) terroristes. Comme le note un perspicace : « La question est qui vous finance ? […] Les lobbys wahhabistes ? Ou plus subtils… une Fondation Turque ? ». Un candide se demande : « ce sont les salafistes qui contrôlent les cercles et les syndicats étudiants maintenant ? ». D’ailleurs, remarque un érudit, si on « invitait le chef du Hamas vous seriez en pâmoison ». Les frères Kouachi [qui, on le rappelle, sont les auteurs du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo] et les étudiantes ? C’est la même chose ! On les invite à aller « se recueillir sur leurs tombes ».

Même s’il est toujours difficile d’établir la source des rumeurs dans l’instantanéité des réseaux sociaux, ces théories ont été en grande partie nourries par personne d’autre que Caroline Fourest elle-même, dans un post qui mérite d’être reproduit intégralement :
CarolineFourest

Dans celui-ci, un grand mensonge et un amalgame. Le premier serait que les étudiantes ont « invité Ramadan et Dieudonné pendant des années ». L’USE et le CF n’ont jamais invité ni l’un, ni l’autre. Ces quinze dernières années, Tariq Ramadan n’a été invité que deux fois à l’ULB. La première, en 2007, par le Cercle du Libre-Examen (Librex) et le Cercle des Étudiants Arabo-Européen (CEAE) et sa venue a été interdite par le rectorat – la deuxième fois en 2015, à nouveau par le CEAE où il a effectivement participé à un débat sur… la liberté d’expression. Sa venue avait d’ailleurs fait l’objet de nombreuses dénonciations publiques. Concernant Dieudonné, le Librex a voulu projeter un de ces films en 2010 et, vu l’ampleur de la polémique provoquée, y a renoncé. Dieudonné n’a donc jamais participé à un débat ou à une conférence à l’ULB ces dernières années. Dans deux cas sur trois, c’est le Librex, cercle censé incarner les valeurs du libre-examen, qui était à l’initiative des invitations. L’USE et le CF n’y étaient pour rien ; et il est certain qu’elles se seraient violemment opposés à la venue d’un antisémite notoire comme Dieudonné.

Maintenant l’amalgame : « dont [un étudiant, sic.] qui est depuis parti « étudier » Daesh en Syrie ». En assimilant ainsi les étudiantes à un combattant de Daesh, Caroline Fourest participe à cette logique du complot, de l’influence et de la proximité des organisations étudiantes avec les islamistes et les terroristes. Son propos, repris par des centaines de comptes Facebook français et belges, ont servi de base à de nombreux commentaires et ont été largement déformés et aggravés par la suite. Ainsi de nombreuses mentions des « invitations » à Ramadan et Dieudonné ont été directement attribuées aux étudiantes. Même Daniel Bacquelaine, ministre fédéral des pensions, a attribué dans un tweet ces « invitations » aux… jeunes FGTB, se trompant au passage d’organisation[4] ! De la même manière, l’idée qu’un membre des cercles serait parti se battre pour Daesh s’est diffusé, avec des commentaires du type : « Et en plus ils vont en Syrie... Et en reviennent encore plus enragés ! ». Le fait que les médias, en l’occurrence La Libre, qui s’est illustrée par le parti pris de son traitement, reprennent le post de Caroline Fourest sans aucune critique, aucune analyse et aucun recul a encore aggravé la propagation des rumeurs. Notons enfin qu’il est piquant qu’une laïcarde convaincue conclue avec un « l’enfer, c’est eux ». Ça ne manque pas de sel.

Mais la palme du délire complotiste revient à un commentateur inspiré qui voit, dans le logo du CF « un assemblage d'un croissant et d'une croix. Des symboles religieux où la croix soutient le croissant. » Le même trouve le « Cercle féminin [sic] racialisé appaemment très proche du Cercle des Etudiants Arabo-Européens de l'ULB », ce qui est louche, forcément. Et puis, le CF et le CEAE ne participent-ils pas à une « lutte commune pour le port du voile illimité à L'ULB ». Cette vision d’une marée de voiles inondant l’ULB en dit plus sur les fantasmes et les peurs du commentateur que sur les étudiantes. Le même n’a pas peur d’écrire – on n’est plus à ça prêt ! – que « Les frères Kouachi &Coulibaly et l'Union Syndicale Etudiante& Cercle Féministe de l'ULB: Même combat! ». Enfin, cerise sur le gâteau, notre valeureux écriveur termine avec l’opprobre ultime : les étudiantes sont, forcément, avec tout ça « antisémites ».

D’autres types de désinformations plus anodines ont également fleuri dans le bourdonnement des réseaux sociaux. L’USE et le CF seraient des nids à communistes. Comme dit l’un, « Ça sent le PTB... » ou encore c’est l’œuvre de « Comac » et des « ptbistes » . Parce que, forcément, les jeunes gauchistes, ils sont pilotés par un parti et pas n’importe lequel, celui du goulag. C’est d’ailleurs confirmé par un journaliste et professeur de l’ULB qui connaît donc doublement le terrain et écrit : « tous les cercles sont noyautés par le PTB ». Manque de chance, l’USE a historiquement peu compté de membre des Comac. Le même professeur, dans un élan de déontologie éperdu, note : « Je m’étonne même presque qu’ils n’aient pas appelé à violenter les orateurs ... ». Comment, en bon rhétoricien, écrire « qu’ils n’aient pas » en appuyant le fait qu’ils l’aient en fait voulu. Il fait sûrement lire L’art d’avoir toujours raison de Schopenhauer à ses étudiantes. La même logique est à l’œuvre dans le commentaire de Philippe Violon, qui accuse les étudiantes « de proférer un appel clair à la violence » pour ensuite ajouter « cet appel indirect à la violence ne peut être mis en doute », argument d’autorité d’une finesse éléphantesque. Ses propos seront repris, encore une fois sans filtre et sans remarque dans le « courrier des lecteurs » de La Libre ; on a le courrier et les lecteurs qu’on peut.

Attaques de l’extrême droite et convergences avec certains milieux laïcs

Le plus paradoxal, dans cette avalanche de haine et de faux, c’est que les parangonnes de la liberté d’expression ont fait cause commune, le temps d’une campagne de harcèlement, avec l’extrême droite la plus décomplexée. Ainsi on trouve tout un vocabulaire typique visant les étudiantes, à base de « gauchisasse » et de « gauchiasserie internationale ». On retrouve les mêmes thèmes que ceux des antisémites et des racistes professionnels : les étudiantes sont une maladie, une « infection », elles forment des « métastases » « grouillant » dans le corps universitaire. Les mêmes commentatrices, qui n’ont pas de mots assez durs vis à vis de l’Islam pris comme un tout cohérent, voient dans la bouche des cercles une intéressante « rhétorique […] arabique ». Les étudiantes sont forcément pour l’imposition du « Califat et la Charia » comme tous les arabes/musulmans (souvent indifférenciés) qui « nous oppressent ». A moins que leurs motifs soient plus bassement charnels ? Un savant pense savoir que les étudiantes devraient « aller au Maroc et échanger plaisir contre mariage blanc ».

Plusieurs survivantes des purges modératrices, affichent sans complexe leur islamophobie. « Islamophobe ? Oui et alors ? » N’est-ce pas évident ? Le droit au blasphème est le plus sacré des droits sacrés ! (Sauf contre Charlie Hebdo bien sûr). Les fières islamophobes ont même un slogan : « J’emmerde l’Islam ». On me dira « oui, mais ces gens-là confondent juste critique de la religion et discrimination raciste ». C’est sûrement le cas de certaines. Mais d’autres ne font pas mystère de leurs allégeances, citent volontiers Céline, partagent des publications des médias d’extrême droite, récitent les paroles de Zemmour avec une passion toute religieuse. Là encore, on peut suivre à la trace, bien pétroleuse, sur les réseaux sociaux les « informations » issues de Valeurs Actuelles, de FdeSouche ou de Nation.

La cause commune entre l’extrême droite et certains milieux laïcs n’est pas seulement fortuite ou ponctuelle, elle possède un discours structuré. Les étudiantes de l’ULB seraient le nouvel avatar de « l’islamo-gauchisme », cette alliance entre l’extrême-gauche et l’islamisme. Ce syndicaliste étudiant accusé de « sucer du mollah » doit forcément préparer le grand remplacement et l’effondrement des valeurs de la civilisation européenne. Celle-ci n’est rien que « tolérance » et « liberté » à l’inverse d’une supposée culture islamique et/ou arabe bâtie sur un modèle inverse. Le harcèlement de quelques dizaines d’étudiantes par des centaines d’internautes parfois enragées est une chose grave ; le développement d’un arsenal argumentaire partagé entre la « gauche laïque » et l’extrême-droite devrait interroger la première. Que Manuel Abramowicz participe à la chasse à courre et puisse écrire, exactement comme Nation, qu’il faut « résist[er] au politiquement correct » ne semble faire tomber aucune pièce dans le chef des « néo-laïcs » et des gardiennes d’une liberté d’expression qu’elles sont prêtes à défendre jusqu’au parjure, au mensonge et à la désinformation.

En conclusion : la disproportion de la rage

En collectant des centaines et des centaines de commentaires, j’ai pu constater que la majorité des insulteuses belges étaient des retraitées et d’anciennes étudiantes de l’ULB. Elles ont vécu leurs études, pourtant, à une époque où les luttes étudiantes étaient bien plus violentes, où la recette des cocktails Molotov était largement connue, où les voitures et les barricades ne manquaient pas de brûler, où les conférences de « droite », de « libéraux » ou de « réacs » étaient envahies, perturbées, parfois jusqu’aux échanges de poings. Les mêmes, aujourd’hui, s’indignent à perdre raison pour un communiqué de presse… Les amatrices d’injures sont parfois, aussi, des journalistes, des professeures du secondaire, des cadres de la fonction publique – j’ai même croisé un directeur d’école ! On peut comprendre, à cause des attentats, que le sujet soit brûlant et emporte les passions… mais pas que s’organise, au nom de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques, une telle déferlante irrationnelle et haineuse.

Que certaines trouvent que les étudiantes méritaient cette « leçon » montrent le degré de tolérance qu’elles sont prêtes à accorder à tous les commentaires que j’ai cité dans cet article. Cela commence avec des commentaires du genre « Vos vies ne valent même pas le prix d’un crayon de chez Charlie Hebdo » et cela termine par une légitimation de la violence. Le mot le plus dur des étudiantes a été « Pas de réacs sur nos campus ! » ; dans les commentaires, elles ont répondu avec humour et dérision aux injures et au harcèlement. Elles ont été, dans leurs actes et dans leurs paroles, plus respectueuses des valeurs soi-disant défendues par leurs adversaires que toutes les commentatrices anonymes venues cracher leurs venins sur les réseaux sociaux. Malheureusement, comme le dit Marcel Sel (dont la logorrhée mériterait un article à elle seule), nous voilà revenues aux temps de « l’Inquisition ». On ne peut plus rien dire voyons ! Sinon l’USE et le CF vont publier un communiqué. Et voilà la liberté d’expression terrassée, vaincue, foulée aux pieds par… un bout de papier.


  1. Les articles de la catégorie « Billet d’humeur » n’engagent que leurs auteurs et ne sont pas des déclarations publiques, officielles et collectives, de l’Union syndicale étudiante. L’Union syndicale étudiante diffuse sur son site l’avis de militant·e·s qui souhaitent susciter des débats au sein de la gauche étudiante, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur de l’USE. ↩︎

  2. Dans cet article le féminin fait office d’indéfini. Notons toutefois qu’une écrasante majorité de commentaires insultants collectés viennent d’hommes, âgés et blancs. ↩︎

  3. Les commentaires sont toujours cités avec leurs fautes d’orthographe et/ou syntaxiques. Seules sont citées les figures médiatiques ou ayant publié leurs textes publiquement dans les journaux ou sur leur blogs. ↩︎

  4. Si l'USE est bien membre des Jeunes-FGTB, l'USE avait publié ce communiqué de manière autonome, avec le Cercle Féministe de l'ULB (note de l'USE). ↩︎