Extrême-droite : entre normalisation et anti-fascisme il faut choisir

Union syndicale étudiante
27 October 2017 antifascisme, ULB, Luttes étudiantes

L’annulation, le 17 octobre dernier, de la conférence du Cercle des Étudiants Libéraux a relancé l’éternel débat de couloir sur la liberté d’expression. L’extrême-droite ne devrait-elle pas pouvoir exprimer ses idées, aussi ignobles soient-elles ? N’est-ce pas l’apanage de la démocratie ? Les commentateurs, dans la presse ou chez les tenants d’une liberté d’expression absolue, semblent avoir manqué le sens de la polémique lancée par l’Union Syndicale Étudiante sur la place du discours fasciste ou fascisant dans nos sociétés.

L'épisode précédent : la lettre de l'USE au CEL

Le fait que les étudiants libéraux, proches du MR sans y être officiellement rattachés, invitent avec naturel le représentant d’un parti d’extrême-droite est révélateur d’une double évolution : celle de la manière dont ces partis réactionnaires et xénophobes se présentent et celle de la manière dont ils sont présentés dans les médias ou par les autres partis. Cette évolution est d’autant plus profonde et marquante que la Belgique a longtemps été préoccupée par un « retour du fascisme », aussi bien du côté néerlandophone que du côté francophone.

On a tendance à oublier que, durant la Seconde Guerre mondiale, le pays a été sous la coupe de deux partis collaborateurs et fascistes ; le VNV (Ligue Nationale Flamande) d’un côté et le mouvement Rex de l’autre. Si l’héritage de l’extrême-droite flamande est resté dans la lumière des projecteurs pendant la seconde moitié du XXe siècle, notamment à cause du trauma-tabou de la collaboration, le souvenir du rexisme a été enterré plus rapidement. Il n’en demeure pas moins que, dans toute la Belgique, des centaines de milliers de personnes, flamandes comme wallonnes, avaient pris fait et cause pour le nazisme et adhéraient à ses thèses antisémites et racialistes.

Le cordon-sanitaire, cette règle implicite qui interdisait l’alliance entre les partis « démocrates » et les partis d’extrême-droite, fut le fruit de cette histoire du fascisme belge[1]. Or, elle a récemment volé en éclat. D’abord dans les années 2000 pour cause de conflit communautaire et puis, définitivement, avec l’arrivée sur la scène fédérale de la N-VA qui réaffirme régulièrement que le Vlaams Belang (VB) est un partenaire possibble au niveau flamand. En Wallonie, le cordon n’a pas encore été effectivement brisé. Le Parti Populaire (PP) fait régulièrement des appels du pied au MR, sans succès réel. Son absence du poids électoral joue évidemment un rôle – absence de poids qui est bien sûr imputable à l’inexistance d’un « nationalisme » wallon. Mais pas seulement.

Un autre facteur important rentre en ligne de compte : la normalisation générale des idées et des méthodes rhétoriques de l’extrême-droite. C’est un phénomène qu’on retrouve partout en Europe : les thématiques identitaires, sur l’intégration, l’immigration, la place des musulmans, la décadence civilisationnelle sont de plus en plus normalisées et partagées par des partis de centre-droite (et même de centre-gauche). En ouvrant la porte à ces thématiques, on a offert un boulevard à l’extrême-droite qui s’en était fait le porte-voix depuis les années 80. La normalisation a, en premier lieu, été celle des idées. Puis, elle est devenue médiatique. En France, par exemple, la sur-médiatisation du Front National a été un facteur déterminant du processus de « dédiabolisation » organisé par Marine Le Pen. Particulièrement friandes en clashs et en petits phrases polémiques, la télévision et les chaînes d’informations en continu ont assuré l’audience et la respectabilité d’idées qui, hier, étaient encore considérées comme mortifères. La troisième étape est celle de l’alliance avec des partis « classiques »[2], soit dans des logiques nationalistes, eux contre nous ; soit dans des logiques de classes, droite contre gauche.

La Belgique francophone est en retard. Si au nord du pays la N-VA porte directement certains thèmes identitaires, a absorbé un grand nombre de cadres et de militant du VB et parle d’alliance avec l’extrême-droite, au sud le PP est toujours bloqué sur la marche médiatique. Jérôme Munier, dans une intervention donnée lors d’un rassemblement des jeunes frontistes français[3], fait lui-même ce constat : ce qui bloque le PP dans son ascension électoral, ce ne sont pas les qualités argumentatives de leurs opposants libéraux mais bien les limites de leur portée médiatique. Le PP a donc tout intérêt à ce qu’on lui offre des tribunes pour démontrer qu’il est bien un « parti normal » qui a sa place sur « le marché » des idées politiques. Les autres mouvances d’extrême-droite quant à elles, des débris du FN belge aux groupuscules comme Nation en passant par les partisans de Laurent Louis, n’ont pas encore choisi la voie de la dédiabolisation et cultivent au contraire un extrémisme identitaire et fascisant en espérant plaire aux franges les plus extrêmes déçue par la « normalité » parlementaire.

On le constate, la montée en puissance des partis d’extrême-droite tient, en partie, à la manière dont ils sont présentés dans les médias et par les autres forces politiques. Plus la « dédiabolisation » est avancée et plus ils avancent vers le pouvoir. La question de savoir si oui, ou non, on participe à la normalisation est donc tout sauf secondaire. Le choix des étudiants libéraux de considérer le PP comme un partenaire de discussion n’est pas neutre et ne peut pas l’être. Elle droit être remise en contexte, et son contexte c’est un retour en Europe d’une famille politique dont les racines plongent directement dans les horreurs du siècle dernier.

L’argument qui consiste à dire que pour combattre l’extrême-droite, il faut l’inviter à débattre et la vaincre avec du fact-checking néglige complètement les leçons de l’histoire. La rhétorique totalitaire ou disons, au minimum, fascisante, n’est pas basée sur la grandeur des idées ou sur une recherche d’un espace de discussion sain et honnête ; elle met en place un rapport émotif aux événements et occulte la possibilité même de définir des vérités objectives. Comment peut-on « prouver », devant un public, que les élites européennes ne conspirent pas pour remplacer les populations « blanches » par des populations immigrées et surtout « musulmanes » ? On ne le peut pas, parce que cet « argument » n’est pas basé sur un faisceau de faits vérifiables mais sur un récit total de la réalité qui doit permettre, non seulement, de la comprendre simplement, mais surtout de partager un sentiment d’unité et de puissance enivrant contre une catégorie ennemie.

Un débat avec l’extrême-droite, même parée des atours de la respectabilité, ne sera jamais un débat universitaire rationnel et serein (si tant est qu’une telle chose existe). Et ce n’est pas l’intelligence de l’auditoire qui est question mais bien la faculté éprouvée des orateurs d’extrême-droite à jouer sur les peurs, les haines et les passions négatives pour faire correspondre la réalité à leurs fantasmes de l’ordre et de l’absolu. De la même manière, aucun sujet n’est assez banal ou indolore pour rendre le discours fascisant inopérant. Au-delà de la normalisation par la présence, même un débat sur le cannabis peut impliquer un registre émotionnel sur la perte des valeurs de l’Occident ou la crétinisation de sa jeunesse.

Le choix du CEL s’inscrit dans la continuation logique de la porosité entre le mouvement libéral francophone et les thèmes identitaires. Il suffit d’observer avec quel flegme Charles Michel défend la politique de Théo Francken pour juger de la vitalité du cordon sanitaire dans l’esprit des réformateurs. Et même si le CEL a agit en essayant d’être fidèle à un esprit « libre-exaministe », il semble méconnaître son lien avec la tradition anti-fasciste. C’est bien le mot dont l’absence brille du côté des tenants de la prise de parole de l’extrême-droite.

Aujourd’hui, plus que jamais, l’antifascisme est une nécessité et il s’oppose très clairement à version du libéralisme qui relative le danger de l’extrême-droite ou qui, même, parfois, la défend.
Un anti-fascisme conséquent n’attend pas d’être en face d’un parti électoralement puissant pour agir. Au contraire, il doit être une veille et doit s’évertuer à comprendre la dynamique des mouvements fascisant ou d’extrême-droite. Le PP, par exemple, n’a pas besoin de rentrer dans une catégorie politique ouvertement néo-nazie pour parler « d’invasion » de l’Europe ou d’expulsions massives et violentes de certaine catégorie de la population. Le même Jérôme Munier que le CEL prétendait inviter sans risque sur la question du cannabis peut, ailleurs, rire de blagues racistes sur Bruxelles la « cosmopolite » ou juger que certains quartiers de la ville sont perdus puisque peuplés à 90 % de musulmans[4].

Donner la parole à un Munier ou à n’importe quel orateur d’extrême-droite c’est prendre le risque de laisser leur rhétorique émotionnelle convaincre une, deux, dix personnes. Et une personne jetée dans les bras de l’extrême-droite par l’inconséquence du relativisme est une personne de trop. Aujourd’hui, nous avons le choix entre deux attitudes face à l’extrême-droite : la normalisation ou la lutte. Il n’y a pas d’entre-deux.


  1. Même si elle est intervenue plus tard, dans les années 80, au moment de la résurgence de l’extrême-droite flamande. ↩︎

  2. Le premier exemple étant celui de la coalition noire-bleue en Autriche en 1999. Elle ouvre un nouveau cycle européen où les alliances avec l’extrême-droite ou l’extrême-droitisation de grands partis nationaux apparaissent comme inéluctables. ↩︎

  3. Qu’on peut regarder ici : https://www.youtube.com/watch?v=yJ286-N-LDk ↩︎

  4. « Fait » bien sûr absolument faux mais qui obligerait ses opposants à répondre qu’il n’y a pas « autant » de musulmans dans les quartiers pré-cités, comme si le problème était, justement, les musulmans et pas ceux qui les transforment en problème. ↩︎